Six mois de végétarisme : le bilan.

Voilà six mois que j’ai modifié de façon radicale mon alimentation, et j’ai pensé qu’il était temps de faire un bilan.

Comment j’ai procédé :

Pas de transition pour moi : une fois mon réfrigérateur et mes placards vidés de produits laitiers et carnés, je n’en ai pas rachetés. Je fais à présent attention à tout ce que je mets dans mon panier quand je fais mes courses et je lis scrupuleusement les étiquettes. Je bannis tout les aliments qui contiennent du lait et des oeufs et au final, je consomme beaucoup moins de produits industriels qu’auparavant (exit les brioches ou pains au lait du petit déjeuner) et c’est très bien comme ça. Physiquement, je n’éprouve aucune frustration, et même si c’était le cas, aller à l’encontre de mes convictions pour le plaisir égoïste de mon estomac ne m’intéresse pas. Plus de chocolat au lait, plus de bonbons tendres (à la gélatine de porc), plus de fromage blanc, qui me ravissaient auparavant le palais. Moralement, je ne me suis jamais sentie aussi bien et en accord avec moi-même. Je cuisine végétalien à la maison, j’ai appris l’art de la substitution alimentaire – TOUT se remplace – et je ne fais aucune concession.

Vraiment aucune ?

En fait, si. A l’extérieur de chez moi. C’est pour ça que je tiens au terme « végétarienne » (ce que je suis, hélas) et que je n’utilise pas « végétalienne » (ce vers quoi je tends). Manger au restaurant est parfois compliqué, par exemple.  Je me retrouve souvent à négocier pour enlever ou remplacer tel élément du plat. Parfois, la carte ne propose simplement rien de végétalien. Les serveurs sont en général très fiers de m’annoncer qu’ils ont une pizza végétarienne – avec de la mozzarella, évidemment. De manière générale, expliquer dans un restaurant français qu’on ne mange ni viande, ni poisson, ni oeufs, ni produits laitiers revient à créer la panique ou se faire regarder comme une créature de l’espace. A la question « Mais tu  manges quoi, alors? », je réponds systématiquement « Tout le reste ! » avec un grand sourire mode pub-pour-dentifrice-ultrabright, qui fait taire à chaque fois l’insurgé – lequel cogite sans doute à ce que peut bien être ce mystérieux reste.

Et socialement?

Venant de collègues, connaissances, ou amis d’amis, j’ai eu droit à peu près à tout les arguments qui n’en sont pas qu’on oppose aux végétariens/liens, en têtes desquels les fameux « Mais tout de même, c’est naturel de manger de la viande, de tout temps l’homme en a mangé » (l’usage de l’expression « de tout temps » me donne déjà à la base envie de distribuer une série de baffes, mais qui plus est, c’est totalement faux) et autres « Et la pomme de terre aussi a mal quand tu la fais cuire » (bien connu sous l’argument du « cri de la carotte »). J’ai également trouvé des oreilles attentives en la personne de collègues n’ayant pas le même régime alimentaire que moi mais s’accordant pour reconnaître le végétalisme comme un mode de vie davantage rationnel que l’omnivorisme. Ma petite question préférée est pour l’instant un « Tu es toujours végétarienne? », posé quinze jours après que j’ai annoncé ne plus manger d’animal (« Oh ben non, tiens, file-moi un bout de veau pané »).

A part ça, je ne sais pas si tous les végétariens ont vécu la même chose, mais j’ai parfois l’impression d’être un perroquet :  j’explique et réexplique sans fin à mes proches que je tente de devenir végétalienne et que NON, je ne mange « même pas un peu de jambon ». J’ai déjà lu des témoignages de végétariens qui avaient du mal à faire face aux regards et qui avaient parfois honte de ne pas manger comme tout le monde, aux repas entre amis, ou en soirée, par exemple. Ce n’est pas un problème pour moi, car je me fiche éperdument de ce qu’on va penser. S’il y a de la chair animale (pléonasme), je la refuse et ne mange que la garniture, au risque de paraître impolie. C’est en revanche beaucoup plus compliqué avec mon entourage proche, que je dois toujours rappeler à l’ordre (j’ai pensé à me faire greffer un drapeau « je suis végétarienne » sur la tête). Deux raisons principales sont en cause : le militantisme qui sommeille chez certains omnivores convaincus, et le manque d’habitude des autres vis-à-vis d’une alimentation exempte de produits animaux.

Ma mère est championne dans la première catégorie. A intervalles réguliers, elle essaie de me faire revenir à la « raison » à coup de « Tu sais, j’ai lu un article qui disait que quand on ne mange pas de viande/produits laitiers/enfants vivants, on risque d’avoir des carences en vitamine Z/ de chopper le cancer de l’oreille droite/de voir ses ongles du gros orteil tomber » ou « Tes cousines sont comme toi, elles ne veulent plus manger de viande, eh bien Machin-leur-père-qui-est-médecin n’est pas d’accord, il dit que ce n’est pas bon du tout ». Je rétroque donc que l’avis d’un médecin (formaté qui plus est par l’université de médecine, au sein de laquelle on apprend que la viande est indispensable) ne fait pas figure de table de la loi en matière de nutrition, et que tel papier publié dans tel magazine à la mord-moi-le-noeud non plus. Sinon, il faut aussi savoir que quand on est végétarien, on ne peut pas être malade, fatigué ou pas en forme à cause d’un virus, du manque de sommeil ou du changement de saison : non, si on est malade ou raplapla, la raison en est TOUJOURS notre mode d’alimentation qui nous carence.

La non acquisition d’automatisme végétaliens, qui découle d’un manque de réflexion ou d’information en la matière, est également vicieux : si plus personne ne songe à m’offrir un bloc de foie gras, on pense par exemple me faire plaisir en m’offrant des biscuits « pur beurre » achetés lors d’une escapade en Normandie. J’ai pris le parti d’accepter un tel cadeau s’il provient d’une personne pas totalement au fait de mes convictions, tout en lui rappelant que je ne mange pas de beurre et en expliquant ce que je pense de l’exploitation animale. En revanche, je vais finir par sérieusement m’énerver contre les très proches qui omettent de réfléchir,  me rapportent un produit suspect et m’affirment en levant les yeux au ciel qu’on a le droit de faire une exception de temps en temps. Ben oui, moi je suis contre la peine de mort, mais bon, guillotiner quelqu’un de temps en temps, après tout, pourquoi pas, hum?

Forte de six mois de recul, je pense que pour devenir végétar/lien, il faut absolument être doté de nerfs solides et d’une pédagogie à toute épreuve – surtout quand votre propre mère, à qui vous confiez qu’il est extrèmement difficile d’être végétalien en France, vous assène un tonitruant  » Eh oui, tu ne peux pas ! ». Mais si, maman, on peut, je t’assure.

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Les animaux ne souffrent pas à l’abattoir : une chronique édifiante.

En faisant quelques recherches sur le végétalisme, je suis tombée sur une chronique d’un abonné du Monde, vétérinaire retraité de son état, datée de 2011. Je n’ai pas pu résister à vous la faire partager tant les bras m’en sont tombés.

« On a le droit de ne pas vouloir manger de viande, et d’essayer de convaincre ses semblables d’en faire autant. Un certain nombre d’arguments ne résistent cependant pas à une réflexion sérieuse. »

Ne pas manger de viande, ce n’est pas sérieux. Ça commence bien.

« Le premier concerne la souffrance des animaux d’abattoir. Au cours de ma carrière professionnelle de vétérinaire, j’effectuais, à côté de mon activité libérale, des vacations comme vétérinaire-inspecteur en abattoir. Cela consiste à contrôler l’hygiène de l’établissement, la salubrité des viandes livrées à la consommation, et aussi, j’y étais très attaché, à protéger les animaux contre toute souffrance. En presque trente ans, je n’ai eu à intervenir que deux fois dans ce dernier domaine, la dernière fois il y a plus de quinze ans. »

En quinze ans, deux interventions seulement pour protéger les animaux contre la souffrance (physique) à l’abattoir. Il faudra déjà m’expliquer comment quantifie-t-on la souffrance d’un animal et à quel moment les Hommes (qui ne sont pas l’animal) décident pour ce dernier si, à un moment, il souffre. Par ailleurs, il n’est question ici ni de la souffrance psychologique, ni de la souffrance engendrée par les conditions d’élevage. Qu’on se le dise, une vache laitière qui a été inséminée des dizaines de fois, qui a mis bas autant de fois, à qui on a enlevé son veau autant de fois, dont on a tiré le lait sans répit durant plusieurs années pendant qu’elle se tenait sans bouger dans un box et qui finit en steak à l’âge de quatre ou cinq ans quand son corps est épuisé et qu’elle est devenue non rentable, HEUREUSEMENT, ne souffre pas à l’abattoir. Même chose pour le porc elevé sur plancher qui n’a jamais vu la lumière du jour, ou pour la poule elevée dans de minuscules cages. Et bien,  je suis convaincue, dès demain je me remets à manger de la viande !

« Le spectacle d’une salle d’abattage n’est certes pas réjouissant: on assomme, on donne la mort, les sangs coulent à flots, mais je vous garantis qu’on n’entend pas un cri. »
Ah, nous y voilà : on décide que l’animal ne souffre pas car il ne crie pas. C’est bien connu, la preuve tangible de la souffrance, c’est le cri. La preuve que les poissons ne souffrent pas quand un hameçon les transperce ou qu’ils agonisent hors de l’eau, d’ailleurs, c’est qu’ils ne crient pas. J’en déduis que quelqu’un qui est violé ou battu à mort et qui ne crie pas ne souffre pas non plus. Les êtres vivants tétanisés par la peur ne souffrent pas quand on les blesse, pour preuve, ils n’ouvrent pas la bouche. On peut assommer, abattre, faire jaillir le sang, mais tant que tout ça est fait dans le silence, il n’y a aucun problème.
« J’ose même dire que la mort à l’abattoir est la seule qui survienne sans souffrance : les animaux de compagnie que l’on euthanasie certes ne souffrent pas dans leurs derniers instants, mais ce sont des malades en fin de vie sur lesquels on a légitimement tenté des traitements avant de se résigner à l’irréversible. »
On tue les animaux sans souffrance.
On tue les animaux sans souffrance.
ON TUE LES ANIMAUX SANS SOUFFRANCE !!!!
Là, je suis tellement aterrée que je poste simplement cette video d’abattage de bovins, en France, effecté selon « les règles de l’art ». Les animaux qu’on y voit ne souffrent pas. On les fait attendre dans des couloirs avant de les mettre à mort, on les pend par les pattes, on leur tranche la gorge, ils se vident de leur sang, mais ils ne souffrent pas. Le boeuf sonné qui convulse à 5″39,  qui tente ensuite de se dégager du lien qui lui entoure la patte, dont la langue pend en dehors de la bouche, ne souffre pas non plus, j’imagine qu’il effectue un petit pas de twist.

« Un deuxième argument voudrait qu’au-delà de ce problème de souffrance, on considère que le seul fait de tuer un animal pour s’en nourrir serait immoral parce que toute vie est sacrée. Et qu’en plus nourrir tous ces animaux est écologiquement très coûteux. »

Le « sacré » n’a rien à voir là-dedans, on peut trouver immoral de tuer un être vivant non pas parce que la vie est « sacrée », mais parce que la vie est vie, simplement. Par ailleurs, qu’ on refuse de tuer des Hommes par morale, c’est normal, mais dès lors qu’on refuserait de tuer un animal pour la même raison, on serait un illuminé. La morale, étrangement, s’arrête aux frontières de l’humanité. Personne, tout aussi étrangement, n’a jamais été capable d’expliquer pourquoi.

« Les défenseurs de cette thèse admettent néanmoins que l’on complète son alimentation par des produits lactés et des œufs. »

Parce que vous connaissez TOUS les défenseurs de cette thèse? Nous sommes nombreux à ne pas admettre non plus qu’on se nourrisse d’oeufs et de lait.

« Alors ceci : pour faire du lait, et pour renouveler un cheptel, il faut bien qu’une vache (ou une chèvre, ou une brebis) accouche de temps en temps. De femelles, mais aussi de mâles. Or ces mâles sont à 95 % des bouches inutiles dans un troupeau : qu’en fait-on ? On les laisse vivre et on les nourrit, avec les femelles en fin de carrière (mais pas mortes pour autant) en multipliant par plus de deux la consommation de fourrage et l’impact sur l’environnement ? Pour info, ça vit longtemps, un taureau ! Idem pour les œufs : la moitié des poussins donnent des coqs, et un coq aussi, ça vit longtemps ! On voit bien que la seule façon d’échapper à cette situation absurde serait alors le végétarisme pur et dur : le végétalisme. »

Nous voilà dans un scénario de fiction dans lequel on élèverait des animaux non plus pour leur viande, mais seulement pour leur lait ou leurs oeufs – un scénario horrible où on serait obligé de nourrir des animaux vivants qui ne servent à rien, ce qui aurait un impact absolument terrible sur l’environnement. Je suis tout de même presque amusée de constater que détruire l’environnement pour élever des animaux qu’on va abattre (donc, qui nous seront utiles) comme c’est le cas actuellement, est moins dramatique apparement que de détruire l’environnement pour entretenir des animaux que nous aurions fait naître, dans le seul but (inutile) de les garder vivants. C’est vrai que ce serait un comble de pourrir la planète pour laisser vivre des êtres qu’on a fait naître, tout de même ! Quitte à pourrir l’environnement, au moins, que ce soit pour remplir nos petits estomacs. Si ce n’est pas de l’anthropocentrisme, je ne sais pas ce que c’est …

Mieux vaut donc continuer à abattre les animaux, car sinon, nous serions forcés de tous devenir végétaliens ! Et oui, le végétalisme (horreur) est la seule issue à ce scénario absurde : ne pas manger de viande ne suffit en effet pas, il ne faut pas consommer de produits animaux du tout – ou comment l’auteur a inventé l’eau chaude. Il est évident que pour stopper l’exploitation animale et supprimer l’empreinte écologique de l’élevage, il faut cesser totalement de consommer des produits animaux, lait et oeufs compris. En revanche, la mauvaise foi de l’auteur réside dans le fait de souligner l’absurdité d’élever des animaux simplement pour leur lait et non leur viande : nourrir les bouches « inutiles » (les mâles) des élevages serait-il, en soi, réellement plus absurde que de perpétuer les mises à mort animales actuelles? La surpopulation animale (qui incomberait alors à l’Homme) semble être inadmissible, et l’holocauste organisé lui serait largement préférable. Par ailleurs, nous, humains, ne sommes-nous pas tous des bouches inutiles (notre lait ne sert même pas aux autres êtres vivants), qui donnons naissance à des enfants en toute conscience et pourrissons la planète en toute conscience également? Ça vit longtemps aussi, un Homme, et contrairement à un taureau, ça produit des déchets non compostables, ça déforeste…

Au lieu donc de fustiger à coup de scénarios fictifs les végétariens, qui ont au moins le mérite à leur petite échelle de faire diminuer la consommation globale de viande (laquelle a un impact positif sur l’environnement) et de penser à la souffrance animale (certes de façon incomplète et limitée – mais peut-être sont-ils simplement mal renseignés), je conseille à l’auteur de regarder dans son assiette d’omnivore militant, qui cautionne un système encore plus absurde que celui qu’il dénonce, engendrant à la fois pollution ET souffrance animale.

« On m’enseignait jadis que le meilleur moyen de respecter les animaux d’élevage était de leur offrir des conditions de vie aussi proches que possible de celles qui leur sont naturelles. »

Je ne sais qui est ce « on » qui enseignait de telles inepties, mais un animal d’élevage a été crée par et pour l’Homme, et je ne vois pas où sont les conditions de vies « naturelles » là-dedans. La meilleure façon de respecter les animaux, c’est de ne pas en faire des animaux d’élevage, de cesser de faire naître des êtres vivants pour notre bon plaisir, et de les laisser vivre. Respecter le vivant, c’est le laisser en vie et le protéger quand on a les moyens de le faire, et l’Homme (celui des pays développés du moins) a les moyens de le faire.

« Cela devrait valoir aussi pour les animaux que nous sommes. Qu’on le veuille ou non, nous sommes des omnivores : la preuve en est que par-delà des comportements individuels… les populations qui voient leur niveau de vie s’améliorer augmentent immédiatement leur consommation de viande. Et en tant qu’omnivores, nous avons droit nous aussi à ce que l’on respecte ce que nous sommes. »

Arguments fallacieux et totalement édifiants, avec pour base la fameuse convocation de la « nature » humaine intangible.

« Qu’on le veuille ou non, nous sommes des omnivores » :  amis végétaliens, j’ai le regret de vous annoncer que malgré vos efforts pour ne plus manger de produits animaux et votre volonté féroce de ne plus être omnivores, vous l’êtes tout de même. Désolée, vraiment, on ne peut pas lutter contre sa nature, et toute votre éthique ne suffira pas à faire de vous des mangeurs de végétaux : vous êtes OMNIVORES, on vous dit, c’est dans le gènes, et ne pas être omnivore, c’est brimer la nature profonde de l’Homme qui est en vous. La preuve de tout ça, c’est que quand une population s’enrichit, elle mange davantage de viande.

M. Bretin, pour votre gouverne, l’Homme, comme nous le prouve son anatomie (la longueur de son intestin, sa machoire et la forme de ses dents, par exemple) est physiologiquement un frugivore. L’abus de viande, comme vous le savez, est à l’origine de maladies mortelles, alors que l’abus de végétaux nous collera au pire de bons gros maux de ventre. Et quand bien même l’Homme mangerait « naturellement » de la viande, dois-je vous rappeler que dans la mesure où 1/ nous sommes des êtres de culture, et où 2/ nous pouvons nous passer de viande en absorbant via d’autres aliments les nutriments qu’elle nous apporte, pourquoi devrait-on, sous prétexte d’une « nature » (non avérée), continuer à en manger quand  toutes les études sérieuses prouvent qu’avec l’élevage intensif, nous courons à la catastrophe écologique? C’est bien beau de défendre un élevage raisonné, mais si chacun à travers le monde souhaitait manger de la viande comme vous le faites (je vous rappelle que nous sommes plus de 7 milliards sur terre), pensez-vous réellement que nous parviendrions à échapper à un élevage industriel dans lequel les animaux ne sont que des machines? Soyons sérieux.

Sinon, j’ai moi aussi j’ai une preuve indiscutable : quand une population s’enrichit, elle consomme davantage d’iPhone, d’ordinateurs, de voitures. Par nature, l’Homme est donc fait pour consommer des nouvelles technologies. Ça vous semble idiot? Ça l’est, tout autant que l’argument de l’auteur. C’est parce que la viande est une denrée chère et quelle est vue comme l’apanage des riches que les populations qui s’enrichissent en consomment davantage, et pas parce qu’elles comblent alors un besoin « naturel » et « primaire », que leur statut d’anciens pauvres ne pouvait satisfaire. Si demain la viande était accessible à tous et que les légumes devenaient un luxe, on verrait les populations enrichies augmenter leur consommation de haricots verts et de carottes. L’alimentation répond aux même règles que les autres denrées consommables : plus on s’enrichit, plus on consomme ce qui est considéré comme luxueux. Le rapport entre richesse et consommation de viande comme preuve de la nature omnivore de l’Homme est ridicule, et le postulat selon lequel les comportements collectifs de l’Homme sont imputables à sa nature plutôt qu’à des aspects culturels partagés l’est tout autant.

Par ailleurs, on apprend dans ce passage que l’Homme est un animal. J’en déduis qu’on peut donc l’élever et l’abattre (sans souffrance) sans que cela soit immoral, hein, M. Bretin?

« Non, il n’est pas immoral de manger de la viande. Non plus, il n’est pas inhumain d’élever et d’abattre des animaux pour s’en nourrir. »

Pour de nombreuses personnes, il est immoral de manger de la viande et inhumain d’élever des animaux pour les abattre et s’en nourrir. Qui êtes-vous pour dicter une morale humaine globale ?

À condition de respecter l’animal du début à la fin de sa vie.

Elever un animal dans de bonnes conditions pour l’abattre à la fin, c’est le respecter. CQFD.

Et là, je le concède, il y a souvent des progrès à faire.

Rhooo,  voyons, si peu, vous exagérez !

Bref, je suis devenue végétarienne.

J’ai commencé à interroger mon mode de consommation il y a quelques années déjà. Ainsi les produits cosmétiques ou ménagers industriels, que j’achetais auparavant parce que j’avais toujours été habituée à le faire et que ça me semblait normal, n’ont aujourd’hui plus leur place dans mon panier au supermarché. J’ai découvert qu’on pouvait se laver avec autre chose qu’un gel douche issu de la pétrochimie, se maquiller avec un rouge à lèvres dans lequel on ne trouvera pas de traces de plombs, nettoyer le sol de sa maison avec autre chose qu’un produit plein de cochonneries polluantes, allergisantes, voire cancérigènes. Mais pour découvrir tout ça, il m’a fallu au préalable remettre en question ma façon de penser. Je ne dis pas que je suis meilleure qu’une autre mais je sais (d’expérience, malheureusement) que certains n’arrivent jamais à ce stade là. Je crois que le point crucial de ma prise de conscience est là : faire les choses d’une manière donnée simplement parce qu’on l’a toujours faite ainsi ne signifie pas qu’il faille nécessairement persister dans cette voie. De même, ce n’est pas parce qu’un comportement semble normal et qu’il est adopté par la majorité qu’on ne doit pas le remettre en question et, surtout, qu’on ne peut s’en éloigner. Ainsi, tout ce qu’on nous offre en rayon dans les magasins n’est pas bon à être acheté, ce n’est pas parce qu’un produit existe qu’il est  sain ou éthique de le consommer.

L’un des problèmes de notre société de consommation (je ne vais rien apprendre à personne) est qu’elle est dictée par le profit, notamment celui des grands groupes. Pour engranger toujours plus d’argent, ils disposent de nombreux outils, en premier lieu le marketing et la désinformation. Les campagnes du secteur viticole qu’on voyait au début du siècle nous font à présent beaucoup rire : affirmer qu’il faut boire un litre de vin par jour pour être en bonne santé apparaît totalement farfelu aujourd’hui (l’eau à l’époque était moins saine que celle qui coule de nos robinets, certes, mais tout de même). C’est oublier un peu vite que les lobbies du lait, par exemple, nous matraquent de spots publicitaires nous incitant à consommer plusieurs produits laitiers par jour, soi-disant pour renforcer nos os. Or, il est avéré qu’un mammifère, dès lors qu’il est sevré, n’a plus besoin de lait, et ce n’est pas parce que l’homme est un homme qu’il fait exception à la règle. Est-ce qu’il nous viendrait à l’idée de boire du lait maternel une fois adulte ? (Vous êtes dégoûté à cette seule idée ? C’est bien, vous êtes sur la bonne voie !) Non. De même, le lait de vache est fait pour allaiter les veaux, et contient d’ailleurs beaucoup trop de lactose pour l’humain, qui le digère parfois mal. De plus si chacun prenait le temps de s’informer sur le mode de production du lait, plus personne n’en achèterait.

Le mensonge éhonté de l’industrie agroalimentaire, c’est de nous faire croire que tel ou tel produit nous est indispensable. Je rappelle que ce genre de spot n’est pas réalisé par l’Organisation mondiale de la santé ni par des associations de médecins, non, ils sont commandités par des groupes industriels et financiers, qui se moquent éperdument de la santé publique et courent après les capitaux. Le pire ? On les croit. Quand ils nous disent que le lait est bon pour nous, on en consomme. Si demain le secteur de la viande était en crise, des campagnes de pubs vantant les produits carnés apparaitraient sur nos écrans, c’est certain. Pour autant ça ne risque pas d’arriver de sitôt, au vu de la consommation pantagruélique de cette denrée dans les pays riches. Pourtant la viande industrielle non seulement n’est pas saine (les différents scandales sanitaires du secteur, de la vache folle à la grippe aviaire ne suffisent pas à décourager la consommation de produits carnés, les bras m’en tombent), mais en plus pose un réel problème éthique, à savoir la maltraitance animale.

Ça vous fait peur? Moi aussi.

L’expression d’une compassion pour la condition animale prête souvent à sourire. Je n’ai moi-même, pendant longtemps, pas échappé à cette règle, et les combats pour la défense de la cause des animaux me semblaient quelque peu exagérés, menés par de gros hystériques qui préféraient les bêtes aux humains – que ceux qui n’ont jamais moqué l’acharnement de Brigitte Bardot me jettent la première pierre. La posture communément admise face à ce massacre organisé (car c’en est un) est de se persuader que ce n’est pas « si grave » :  une fois visionnées les images de bébés phoques (insérez ici un coeur, un kikoolol ou ce que vous voulez) ensanglantés (ah non c’est pas trop kikoolol en fait) sur la banquise (qui sur l’instant nous soulèvent pourtant le cœur), on les oublie très vite, en se persuadant qu’on ne peut de toute façon rien y faire ; de même, nous avons une vague idée, dans le fond, que l’industrie du lait et de la viande traite les bêtes comme des machines, que les conditions d’élevage et d’abattage sont atroces, mais on ferme les yeux, puisque, à la différence des phoques tués pour leur fourrures, il s’agit là d’une souffrance « utile », puisqu’elle nous permet de manger (huuum, ce bon steak fumant dans notre assiette !). Qui plus est, elle est causée à des êtres non humains, ce n’est donc pas si dramatique. Ce ne sont « que » des animaux. Surtout, disons le franchement, c’est une souffrance à laquelle nous ne sommes pas confrontés directement. La viande arrive en effet dans les rayons emballée sous vide, bien découpée, aseptisée, lavée de son sang, et voilà l’animal devenu produit, qu’on achète sans se poser de question quant à sa provenance. S’il est en rayon, après tout, c’est qu’il est fait pour être consommé, non ?

Et bien non. Je persiste : tout n’est pas bon à être acheté. Quand vous êtes face à un produit au supermarché, demandez-vous ce que vous achetez vraiment. Quand vous mettez dans votre caddie ce steak lamba du rayon boucherie, il y a de fortes chances que vous achetiez les choses suivantes : les 5000 litres d’eau potable qu’il a fallu utiliser pour arroser les céréales destinées à nourrir la vache ; des centaines de kilos de ces céréales cultivées au Venezuela, arrosées par des tonnes de pesticides qui ont contaminé toutes les terres alentours ainsi que la population locale (des gens très pauvres, ça va de soi) ; le trajet depuis l’Amérique du Sud et son coût en carburant (c’est le cas de nombreux produits, certes) ; les quelques années de vie de l’animal, passées en captivité dans des boxes, sans espace ni place pour bouger, gavé de médicaments pour faire baisser le stress et prévenir les maladies qui pourraient être causées par les mauvaises conditions sanitaires et la proximité avec les autres bovins ; le transport jusqu’aux abattoirs, dans des bétaillères ; la mise à mort en général par électrocution de la tête, qui sonne parfois seulement les animaux, lesquels sont ensuite suspendus par les pattes, à la chaîne, et sont parfois saignés alors qu’ils sont encore conscients (question de productivité). Si vous achetez par exemple du mouton de Nouvelle-Zélande, vous achetez aussi le transport de bêtes fatiguées qui ne produisent plus assez de laine jusqu’en Europe, sur des bateaux surpeuplés et remplis de maladies. Les bêtes malades sont jetées vivantes par-dessus bord, de nombreuses meurent sur le bateau en raison des conditions sanitaires déplorables, toutes sont affamées et assoiffées. Arrivées en Europe, on les transporte, elles aussi, jusqu’aux abattoirs. Voilà le prix d’un « bon » repas.

Certains considèrent qu’il y a des combats plus importants (sous entendu : s’occuper des humains), mais ceux qui usent de cet argument là, en général, ne s’occupent dans les faits guère de leurs semblables et refusent simplement qu’on vienne ainsi titiller leur (mauvaise ?) conscience. Je crois qu’il y a de nombreux combats d’égale importance et qu’on lutte pour ce qu’on considère prioritaire. Ce qui me pose le plus grand problème, c’est que je suis convaincue que n’accorder aucun respect au vivant, le réifier ainsi, le maltraiter en toute conscience dessert l’homme et ne l’anoblit aucunement. Je pense également que la violence envers l’animal est le premier pas vers la violence envers ses semblables, car elle témoigne d’un irrespect de la vie. Au fil d’une lecture, je suis tombée sur ce texte de Marguerite Yourcenar :

Je me dis souvent que si nous n’avions pas accepté, depuis des générations, de voir étouffer les animaux dans des wagons à bestiaux, ou s’y briser les pattes comme il arrive à tant de vaches ou de chevaux, envoyés à l’abattoir dans des conditions absolument inhumaines, personne, pas même les soldats chargés de les convoyer, n’auraient supporté les wagons plombés des années 1940-1945. Si nous étions capables d’entendre le hurlement des bêtes prises à la trappe (toujours pour leurs fourrures) et se rongeant les pattes pour essayer d’échapper, nous ferions sans doute plus attention à l’immense et dérisoire détresse des prisonniers de droit commun […] Et sous les splendides couleurs de l’automne, quand je vois sortir de sa voiture, à la lisière d’un bois pour s’épargner la peine de marcher, un individu chaudement enveloppé dans un vêtement imperméable avec une « pint » de whisky dans la poche du pantalon et une carabine à lunette pour mieux épier les animaux dont il rapportera le soir la dépouille sanglante, attachée sur son capot, je me dis que ce brave homme, peut-être bon mari, bon père ou bon fils, se prépare sans le savoir aux « Mylaï » [village vietnamien dont la population fut massacrée par un détachement américain]. En tout cas, ce n’est plus un « homo sapiens ».
Les yeux ouverts, cité par Jean Nakos dans le n° 33 (novembre 2010) des Cahiers antispécistes.

Les sociétés qui respectaient les animaux et le vivant  sont celles qui considéraient que l’univers formait un tout et que l’homme en faisait partie, au même titre que les créatures végétales et animales, et surtout que l’homme avait impérativement besoin de la nature pour survivre. Quand on tuait un animal, on lui était reconnaissant pour sa viande que l’on mangeait, sa peau dont on se vêtait, ses tendons dont on faisait des fils à coudre, ses os qui servaient à faire des armes et des outils – d’où les rituels d’excuses et les offrandes à l’esprit-animal. Au contraire, s’élever au dessus de l’animal comme s’il s’agissait d’un inférieur est pour moi la première étape vers le sentiment de toute-puissance qui permet l’infériorisation de ses « frères » (tu les vois mes gros guillemets?) humains. L’idée n’est pas de pleurer une poule égorgée comme on pleurerait son enfant, mais de manifester tout le respect possible envers des êtres sensibles qui possèdent comme vous et moi un système nerveux, ressentent la douleur, la peur, la solitude.

Un animal n’est pas une machine, ni un objet, et mérite de ce fait d’être traité comme ce qu’il est : un être vivant. Je refuserais que mon chat soit élevé dans les conditions dans lesquelles on élève les vaches ou les porcs et qu’il subisse le même sort, pourquoi accepterais-je qu’on fasse souffrir ces animaux là, sous prétexte qu’ils ne vivent pas sous mon toit et que l’exploitation dont il font l’objet m’est cachée (car oui, pour savoir, il faut creuser) ? Pour ma part, il y des choses que je ne veux plus cautionner. Je suis désormais passée dans le camp des végétariens et renonce donc à la consommation de chair animale, premier pas pour boycotter un secteur dont les procédés, de manière générale, sont largement contraires à mon sens de l’éthique. Les  produits animaux tels que le cuir et la laine sont issus du même système ; j’en parlerai plus tard, comme j’aborderai sans doute de nouvelles thématiques touchant au végétarisme.

Certains diront qu’en France, on est épargné, que nos éleveurs traient leurs bêtes correctement, et qu’au lieu de ne pas manger de viande, il suffit de manger du bon boeuf de l’Aubrac élevé en plein air. Pour moi ça ne suffit pas. Le fait même d’élever un animal pour le manger ensuite me fait froid dans le dos. Je trouvais ça normal, à présent ça me semble complètement tordu, comme si j’avais enfin vu la lumière (cette phrase va sans doute étayer la thèse de la secte végétarienne). Je ne supporte pas qu’on dise « Les animaux sont faits pour être mangés ». Non. NOUS les élevons pour les manger, et c’est très différent. NOUS avons fait d’eux ce qu’ils sont. Nous faisons d’eux de la nourriture. A ceux qui arguent que « l’homme mange de la viande depuis toujours », je réponds d’une part que c’est faux, et d’autre part que s’ils ne voient pas la différence entre chasser un bison mâle de temps en temps pour se nourrir, se vêtir, bref pour survivre, et faire se reproduire des milliards de bêtes, les enfermer, les inséminer de force, les frapper parfois, leur retirer leurs petits, leur pomper leur lait toute leur vie, les condamner à une existence misérable pour les mener finalement à l’abattoir, et ce, en toute conscience, et bien, je suis bien désolée pour eux.

Je vous laisse avec le documentaire qui a achevé de m’ouvrir les yeux (et une fois que les yeux sont ouverts, il est difficile de les refermer) : « Earthlings » de Shaun Monson. Attention, il est très axé sur les Etats-Unis. Certaines images sont anciennes, les sous-titres en français sont passables, mais globalement, voilà ce qu’il en est aujourd’hui de la condition des animaux destinés à être mangés, à nous vêtir, celle de nos « amis » domestiques et de ceux qu’on utilise pour la science.