En finir avec le fardeau de la responsabilité, ou le féminisme domestique.

Il semble que les grands esprits se rencontrent, puisque je lis à l’instant ceci alors que je ruminais un billet sur un sujet similaire. Pour ceux et celles qui ne voudraient pas tout lire, Denis Colombi y aborde ce que Jean-Claude Kauffman appelle la « stratégie du mauvais élève« , souvent mise en place par les hommes pour éviter d’accomplir certaines tâches ménagères, qui consiste à mal faire les choses pour en être dispensé. Exemple : Monsieur est sommé de passer la serpillère, mais oublie les coins des pièces et les dessous de tapis, si bien que Madame décide de ne plus le laisser toucher un balai-brosse à l’avenir, puisqu’il faudra de toute façon qu’elle repasse derrière lui pour que tout soit impeccable. Mission réussie pour Monsieur.

Cet exemple est caricatural (je connais des hommes qui passent très bien la serpillère), mais, au sein des couples, j’ai souvent constaté des cas similaires. Je pourrais citer des dizaines d’exemples, émanant de couples de toutes les générations. C., 60 ans, se tape la quasi intégralité des tâches domestiques car son mari « ne fait rien » ou « fait mal ». V., la trentaine, passe ses weekends à préparer la bouffe car son compagnon « ne sait pas faire à manger ». I., le trentaine également, s’occupe des tâches ingrates quand il s’agit de son fils (elle change les couches, prépare à manger, fait la lessive) parce que son compagnon « ne sait pas faire, et s’en occupe mal ». Le compagnon en question est présent lors des moments de jeux avec le petit, ou au moment du bain. Confortable, n’est-ce pas ?

Si les ruses masculines fonctionnent, c’est parce que les femmes acceptent de tout prendre en charge. Nous sommes conditionnées en ce sens. Denis Colombi, à la suite de commentateurs sur Twitter, affirme que les femmes ne peuvent pas se permettre d’être de « mauvaises élèves ». J’affirme le contraire : non seulement nous pouvons nous le permettre, mais en plus, il s’agit d’une étape nécessaire afin d’acquérir davantage de temps pour nous, et de nous décharger enfin de l’injonction à la responsabilité domestique que la société fait peser sur nos épaules. Car oui, on apprend très tôt aux femmes à tout gérer, à faire attention à tout, et à être responsables. Et on leur apprend surtout à culpabiliser si elles ne le sont pas.

V., qui passe ses weekends à cuisiner, affirme qu’elle est « obligée » de faire à manger, parce que sinon, son compagnon ne mangera pas (vu qu’il ne sait pas faire). En tant que femmes, elle se croit obligée de prendre en charge la cuisine, elle culpabilise à l’avance à l’idée que son cher et tendre n’ait rien à se mettre sous la dent, et de passer pour une mauvaise compagne. Mais si on retourne la situation, son compagnon culpabilise-t-il, lui, de forcer sa compagne à passer son temps libre à cuisiner pour deux ? Aucunement. Comprenez, le pauvre, il ne sait même pas où sont rangées les casseroles. J’ai omis de préciser que V. et son compagnon travaillent à plein temps tous les deux. La seule solution pour parvenir enfin à l’égalité domestique, c’est de cesser de se sentir responsable de l’autre alors qu’il peut très bien être responsable de lui-même. Faire systématiquement à manger pour un enfant, c’est normal, il ne peut pas encore se prendre en charge seul. Faire systématiquement à manger pour un adulte doté de fonctions motrices et d’un cerveau sous prétexte qu' »il ne sait pas faire », non.

Lâcher du lest n’est jamais facile pour une femme. Récemment encore, une amie me confiait que son médecin la faisait insidieusement culpabiliser de mettre son fils à la crèche au lieu de le garder à la maison, alors qu’elle a un concours à préparer qui lui demande beaucoup de temps et d’investissement. La société entière enjoint les femmes à être de bonnes mères, de bonnes épouses, de parfaites domestiques. Certains pensent que toute cela est dépassé, mais pas du tout, je l’ai constaté maintes fois. C’est peut-être moins systématique qu’il y’a quelques décennies, quand il était impensable qu’un homme fasse quoi que ce soit à la maison, mais on a encore tôt fait de souligner qu’Unetelle ne tient pas bien son ménage, ou ne repasse même pas les chemises de son compagnon, alors qu’un homme qui met les pieds sous la table n’attire jamais l’attention. Et même chez des femmes très jeunes, la tentation de prendre en charge les tâches ménagères est forte, en raison de l’habitude, de l’éducation qu’elles ont reçu, et de ce sentiment de responsabilité que toute femme connaît bien.

Le chemin vers l’égalité domestique dans un couple qui ne la pratique pas tient selon moi en trois points, pas nécessairement faciles à mettre en oeuvre pour une femme : apprendre à déléguer, refuser de tout faire et apprendre à déculpabiliser quand on a le (faux) sentiment d’être devenue égoïste.

Point n° 1, l’art de déléguer : Jamais une femme n’obtiendra l’égalité domestique si elle arrache systématiquement le balai des mains de son compagnon soi-disant incompétent. Il faut accepter que les choses soient parfois mal, moins bien ou autrement faites que si nous les avions accomplies. C. fait tout chez elles, car elles estime que son mari ne sait rien faire. Le problème étant que quand il fait montre d’une éventuelle bonne volonté, elle lui reproche de mal faire, et fait les choses à sa place. Evidemment, on se doute bien que ledit mari ne prend plus aucune initiative. Mais est-ce si grave s’il reste un peu de poussière ? Est-ce si grave si une couche n’est pas correctement attachée ? Est-ce si grave si l’on mange un plat moins élaboré ? Quand mon compagnon (qui est un mauvais exemple, vu qu’il ne m’a attendue ni pour faire le ménage, ni pour faire à manger) fait la vaisselle, chez moi, il laisse des résidus de nourriture dans l’évier, de l’eau sur le plan de travail et n’essore pas l’éponge. Honnêtement, il y quelques années, j’aurais préféré faire la vaisselle moi-même. A présent, je me contente d’essorer l’éponge et d’essuyer l’eau en lui faisant remarquer, sans reproches. Et le message passe. S’il ne passe pas, tant pis. Essorer une éponge prend moins de temps que faire une vaisselle, c’est toujours ça de gagné.

Point n°2, refuser mordicus de tout faire : Monsieur ne sait pas faire tourner une machine, ne fait pas à manger, ne fait pas la vaisselle ? Lavez-uniquement vos vêtements, faites à manger uniquement pour votre pomme, lavez uniquement votre assiette. Et obstinez-vous à fonctionner ainsi jusqu’à ce que les choses changent. Je le répète, nous n’avons PAS à être responsable d’une personne qui est capable de se prendre en charge et ne le fait pas uniquement pas confort, paresse, habitude ou mauvaise volonté. Ma mère râle après mon père depuis leur mariage (1972 tout de même) car il ne porte que des pulls en laine vierge qu’il faut laver à la main et à l’eau froide. Il ne lui est jamais venu à l’idée de le laisser se débrouiller avec ses pulls, et c’est bien désolant. Tous ses pulls sont sales, ou il les a ruinés en les mettant  la machine? Tant pis pour lui, c’est son problème, pas le vôtre.

Point n°3, déculpabiliser : Si on vous critique, laissez couler. Vous n’êtes pas sur terre pour être une esclave domestique et pour tout gérer. Vous avez le droit de vivre pour vous, d’avoir du temps libre, de ne pas être responsable de tout. D’ailleurs, vous le constaterez par vous-mêmes, vous pouvez lâcher du lest sans que le monde s’arrête de tourner. Juré. Si c’est votre compagnon qui ne parvient pas à avaler la pilule, interrogez-vous sur sa personnalité : avez-vous réellement envie de passer votre vie avec un égoïste ou un macho fini ? La déculpabilisation est un long cheminement, mais apprendre à se libérer de la culpabilité est nécessaire. Nous ne sommes pas responsables de la tenue d’une maison, comme nous ne sommes pas responsables des hommes qui nous entourent. Rien ni personne n’a le droit de nous voler notre temps et notre énergie quand ce n’est pas justifié. Nous ne sommes ni des domestiques, ni des nounous. On apprend aux femmes à culpabiliser, mais pas à vivre pour elles-mêmes. Et, parole de quelqu’un qui a fait du chemin, se défaire du fardeau de la responsabilité et de culpabilité est vraiment libérateur, et améliore réellement tous les aspects de la vie.