La drague

Un bar, une tablée de mecs.

Une jolie fille entre. Tout de suite, l’inévitable connivence masculine. Les regards qu’ils se jettent les uns aux autres avec un sourire entendu, les coups de coude, les hochements de tête approbateurs. C’est au chasseur qui capturera la proie le premier. Cette proie, on ne sait pas grand chose d’elle, sinon qu’elle est assez bonne dans son jean moulant. Ça aurait pu être une autre, ou sa cousine. Elle répond à peu près aux critères esthétiques et aux critères de baisabilité auxquels demande à une femme digne de ce nom de répondre. Alors, l’un se lance. Il se glisse à côté d’elle, au bar, et fait une blague. Les blagues, ça marche toujours bien pour un premier contact, ça détend l’atmosphère. La fille rit franchement. Ou alors elle rit avec moins de conviction, mais elle a été conditionnée à être polie et à rire aux blagues des garçons, alors bon. Elle rit, c’est bon signe, elle ne le jette pas direct. Il prend place sur le tabouret à côté du sien. Il lui demande pourquoi elle est toute seule dans ce bar, c’est peu commun, une fille qui sort seule. Elle dit qu’en fait elle attend une copine. Deux pour le prix d’une, l’autre sera peut-être aussi canon, avec un peu de chance, peut-être même davantage, d’ailleurs. Il dit que lui, il est avec des copains, mais bon, tu sais, ils sont un peu lourds. Les mecs entre eux, tu vois. Elle dit qu’elle voit, en riant un peu. Lesdits copains discutent un peu en observant la scène du bar. Est-ce qu’il va réussir à obtenir son numéro? Il lui demande son prénom et lui donne le sien. Il n’est pas lui-même : il en rajoute, il joue un jeu, il a revêtu un uniforme à mi-chemin entre celui du mec cool et superman. Il parle plus fort, il prend l’air sur de lui, il ment un peu sur ses responsabilités au boulot. Et New York, tu connais ? Lui, il y est allé deux fois, c’est dément. Il adore. Il ne dit pas ce qu’il a envie de dire mais ce qu’il croit qu’il faut dire. Il se comporte de la façon dont il croit qu’il faut se comporter pour draguer une fille. C’est comme s’il y avait deux boutons : un bouton mode « normal », qui dicte celui qu’il est dans la vie de tous les jours, quand il est juste un être humain ; un bouton mode « drague », qui fait de lui un être nécessairement sexué, un mâle, celui qui pêche des filles. Car on ne pêche rien en étant juste soi-même, en étant un être humain. Pour pêcher, il faut instaurer ce qu’on appelle un rapport de séduction, afficher d’emblée la sexualisation du face-à-face. Faire un peu le coq. Pourquoi? Il ne se l’est jamais demandé. Il fait comme on lui a appris, comme ses aînés lui ont appris, comme la société lui a appris. Et puis, les filles aiment ça, tout le monde le sait.

Un autre bar, une tablée de nanas.

Il est plaisant, ce type accoudé à l’autre bout du bar. Elle lui jette quelques oeillades lorsqu’il finit par regarder dans sa direction. Elle lui fait un petit sourire et détourne les yeux. Quand elle le regarde de nouveau, ses yeux à lui n’ont pas bougé, il la fixe toujours. Elle passe la main dans ses cheveux et fait semblant de parler à ses copines. Au bout de quelques minutes de ce jeu là, elle se lève pour aller aux toilettes. Elle en profite pour vérifier son maquillage dans le miroir, et se retourne pour être sure que son cul est encore là et que sa culotte ne fait pas de marque. Elle se remet un peu de gloss. Au retour, elle passe à côté du bar, il la voit et lui sourit. Elle s’arrête à sa hauteur, il lui demande s’il peut lui offrir un verre. Elle accepte. Elle s’asseoit sur un tabouret, croise les jambes et tire sur le bas de sa robe. Ce n’est pas confortable, et puis la position l’oblige à rentrer le ventre. Quelle idée d’avoir mis cette tenue, elle lui moule les bourrelets quand elle se penche. Mais bon, elle met en valeur ses jambes. En buvant son mojito à la paille, elle le regarde profondément dans les yeux. Elle tortille une boucle de cheveux. Elle se déplace subtilement sur le tabouret et ne bouge plus. Le pied chaussé de talons hauts pointant vers l’extérieur, son bon profil sous le nez du type, elle se demande s’il vaudra mieux, le cas échéant, aller chez lui ou chez elle. Elle est partie en laissant tout en bordel, mais chez elle, elle a du démaquillant (les yeux de panda le matin, c’est limite). S’ils vont chez lui, elles espère qu’il n’habite pas trop loin, à cause des ses talons : pour marcher, quelle galère. Elle se félicite de s’être épilé le maillot la semaine dernière. Elle gigote encore un peu sur le tabouret qui lui fait mal aux fesses, se mordille les lèvres et glousse un peu. Elle joue un jeu, elle en rajoute. Elle a endossé son uniforme de séductrice des grands chemins, ça brille mais ça l’enserre un peu trop. Mais c’est comme ça qu’on pêche les garçons : tant pis si on est entravée et qu’on a l’estomac comprimé, il faut être belle, s’offrir aux regards, gueule de sainte-nitouche et corps de bombe sexuelle. On ne pêche rien en étant juste soi-même, en étant un être humain. Pour pêcher, il faut instaurer ce qu’on appelle un rapport de séduction, afficher d’emblée la sexualisation du face-à-face. Pourquoi? Elle ne se l’est jamais demandé. Elle fait comme on lui a appris, comme ses aînées lui ont appris, comme la société lui a appris. Et puis les mecs aiment ça, tout le monde le sait.

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