La libération nécessaire de la parole des opprimés, ou pourquoi l' »expert » doit se taire.

Salut, on est des experts !

Salut, on est des experts !

« Compatir n’est pas pâtir » est une expression que toutes les féministes connaissent bien. Elle signifie qu’on peut bien tenter de comprendre et de se représenter une oppression (en l’occurrence ici, l’oppression des femmes), mais tant qu’on ne l’a pas expérimentée soi-même, on ne sait pas réellement de quoi on parle. Si cela semble évident, on constate qu’en général, la parole des opprimés est passée sous silence quand celle des non-opprimés/oppresseurs est systématiquement mise en avant. Prenez n’importe quel émission télévisée (et il y en a eu beaucoup) à propos du port du voile, par exemple :  la plupart du temps, on se demande où étaient les femmes voilées parmi tous ces « experts » de la question (en général des hommes, non musulmans). Tout au plus, dans certains cas, on invitait une musulmane, non voilée de préférence, histoire de signifier qu’on avait bien fait les choses. Même topo s’agissant des questions touchant aux discriminations raciales  : pour faire bonne figure, il y a toujours au milieu d’invités racisés une personne blanche, généralement issue de la sphère intellectuelle, qui ramène sa fraise. Je ne dis pas qu’on ne peut pas avoir d’avis sur une oppression qu’on ne subit pas, ni même que l’avis d’un non-opprimé ne puisse pas être intelligent. Mais je suis irritée de cette tendance qui consiste à refuser de faire entendre la seule parole des opprimés sans convoquer celle du non-opprimé, comme si, en elle-même, elle n’était pas légitime. Comme s’il fallait systématiquement que cette parole soit soutenue par un non-opprimé pour être valide – ou, pire, comme s’il fallait nécessairement la réfuter histoire de bien montrer que l’opprimé exprime un point de vue forcément biaisé. Bien souvent, cela conduit à la minimisation de l’oppression, voir à sa négation. Parce que oui, nier ou diminuer la parole des opprimés, c’est nier l’existence ou l’importance de l’oppression dont ils sont victimes.

C’est comme si moi, femme non musulmane et non voilée, on m’invitait sur un plateau de télévision pour parler des discriminations islamophobes. Personnellement, je n’ai jamais vu une femme voilée se faire insulter, ni se faire discriminer à l’embauche. J’en déduis donc que non, les discriminations islamophobe n’existent pas, ou si peu. Et me voilà tranquillement en train d’expliquer à des millions des téléspectateurs que la France n’a à mon sens aucun problème fondamental avec ses citoyens musulmans, parce que si elle en avait, je le saurais. A celle qui me répond que quand même, sa sœur qui porte le voile est souvent prise à partie dans la rue, ne trouve pas d’emploi et est regardée de travers par les grands-mères dans le bus? Elle exagère, voyons, il y a certes quelques employeurs racistes et mamies réacs, mais enfin, pas de quoi en faire un fromage. Fin du débat, merci, bonsoir, l’expert a parlé, et il sait mieux que vous ce que vous vivez au quotidien, car son point de vue est LE point de vue. C’est pour cela que les débats ou discussions qui traitent d’une question soulevée par les féministes m’affligent, car ça ne rate jamais, sont systématiquement invitées pour s’exprimer sur le sujet des personnes qui n’ont pas la moindre idée de ce dont elles parlent, en général des hommes qui 1/débarquent de la lune ou 2/ sont carrément des détracteurs du féminisme. Et, plus que le sujet qui devait être discuté, c’est la réalité de l’oppression qui est remise en cause (et, avec elle, la légitimité même du mouvement féministe). Cas d’école (vécu en direct, et plusieurs fois), un débat sur le harcèlement de rue : une féministe souligne le caractère insupportable et discriminant du harcèlement et la nécessité d’y mettre fin, et des types en face arguent que 1/ c’est juste de la drague un peu lourde et/ou que 2/ c’est le fait d’hommes de « cultures différentes » (chez nous, on respecte les femmes). L’existence dans notre société de représentations mentales persistantes qui objectivisent les femmes comme autant de joujoux éventuellement disponibles pour ces messieurs sont ainsi niées, par deux processus bien connus de celles qui subissent régulièrement le mansplaining (ou mecsplication/mexplication en français, c’est-à-dire un mec qui vient t’expliquer d’un ton condescendant que tu es complètement à côté de la plaque et qu’il sait mieux que toi ce que tu vis en tant que femme) : 1/ minimisation ; 2/ invalidation par rejet de la responsabilité sur un autre que soi.

C’est déjà énervant dans le privé lors de discussions informelles, mais force est de constater que l’explication de l’ »expert » non-opprimé est une institution, on ne sait pas fonctionner sans sa sacro-sainte opinion. Parce que dans une société donnée, l’opprimé est nécessairement minoritaire (et ce, numériquement  – le musulman par exemple–, ou symboliquement – comme la femme –, ou encore les deux à la fois) et, par conséquent, nous ne sommes pas habitués à l’entendre parler pour lui-même, et de lui-même. Ecouter la parole de l’opprimé n’est pas « normal », au sens où ce n’est pas dans les normes. De fait, cette parole est a priori soupçonnée de n’être pas réellement crédible, et il faut qu’on se réfère à la norme, à notre fameux « expert » pour avis (l' »expert » absolu, chez nous, c’est l’homme blanc, quel que soit le sujet à débattre, sauf peut-être la capacité d’absorption des serviettes hygiéniques, et encore). Si la parole de l’opprimé est validée par l’expert, elle devient audible. Si elle est invalidée, non seulement elle est renvoyée dans le néant, mais en plus, on discrédite le ressenti et l’expérience de la personne qui s’est exprimée. Et c’est très violent pour l’opprimé. Le deuxième facteur qui rend la parole de l’opprimé difficilement audible est le malaise ressenti par ceux qui sont dans le camp des oppresseurs/ privilégiés lorsqu’ils sont mis face à la réalité. Le premier réflexe du non-opprimé, c’est la minimisation. Pour lui, l’oppression n’est pas tangible ; partant, elle ne doit pas être si grave que ça, il en déduit donc que l’opprimé exagère et qu’il est un peu paranoïaque. Quand le non-opprimé est aussi oppresseur, c’est pire : reconnaître son statut de privilégié est difficile, voire impossible pour certains. Encore une fois, l’opprimé exagère, et l’oppresseur refuse de reconnaître qu’il est partie prenante d’un système qui entérine l’oppression. En conséquence, il nie l’oppression et discrédite la parole de l’opprimé.

Pour prendre mon cas personnel, la première fois que j’ai entendu/lu ce que disaient représentants des Indigènes de la République, ça m’a fait tout drôle. J’ai pensé qu’ils abusaient, que ce qu’ils disaient était un tantinet agressif (ça ne vous rappelle pas quelque chose, amies féministes, hum?), parce que, c’est un fait, de leur point de vue de minorité, en tant que blanche dans une société à majorité blanche je fais partie de la catégorie des oppresseurs/privilégiés. Et je n’ai pas été à l’aise. Mon esprit n’était pas formé à écouter la parole de personnes qui remettaient en cause la structure de mon monde, la vision que j’avais de lui, la position que j’y occupais. Alors oui, de prime abord, ça fait chier, mais je me suis aperçue 1/que ce n’était pas grave du tout et 2/ que c’était un tout petit mal pour un grand bien, comme une pilule difficile à avaler sur le coup, mais dont les effets bénéfiques vont se prolonger dans le temps. Et quand on y réfléchit deux secondes, est-on menacés dans notre intégrité par la parole de l’opprimé ? Non. Celui qui est menacé dans son intégrité, c’est lui, l’opprimé. Pas moi. Quand une personne racisée dit qu’elle se sent opprimée dans une société blanche, ce n’est pas une déclaration de guerre contre les blancs. Quand une femme dit être opprimée par un système patriarcal, ce n’est pas une déclaration de guerre contre les hommes. Souligner que l’autre possède des privilèges qu’on n’a pas, et qu’il est peut-être partie prenante ou bénéficiaire d’un système inégalitaire, ce n’est pas une agression. Il est au contraire salutaire qu’on nous mette parfois face à des phénomènes qui nous seraient restées invisibles.

Ou plutôt, non, please, don't ask.

Ou plutôt, non, please, don’t ask.

Car que sait-on d’une oppression quand on est tranquillement assis sur ses privilèges ? Pas grand-chose. En conséquence, on a le droit d’écouter et de prendre acte, mais surtout pas d’expliquer à l’autre comment il est censé vivre son oppression, et de quelle façon il doit s’y prendre pour y mettre fin. On peut prendre le parti de l’opprimé, soutenir son combat, mais il faut garder à l’esprit que quand on est blanc dans une société blanche, on n’est pas légitime pour parler de ce que vivent les personnes racisées au quotidien. Quand on est un homme dans une société patriarcale, on n’est pas légitime pour parler de ce que vivent les femmes. Quand on est hétérosexuel dans une société hétéronormée, on n’est pas légitime pour parler de la discrimination dont souffrent les gays/lesbiennes. Il faudrait être assez humble et intelligent pour comprendre à la fois que ce n’est pas parce qu’une oppression est invisible à nos yeux qu’elle n’existe pas et qu’on ne peut jamais parler à la place de l’autre. Il faudrait également être assez humble et intelligent pour cesser de donner à tort et à travers son avis sur tout, sans réfléchir, cesser de s’exprimer  du point de vue de l’ « expert », celui qui ne remet jamais sa position en question, pour la bonne raison qu’il n’a jamais eu à l’interroger. Car l’expert a l’habitude que l’ « autre », ce ne soit pas lui ; il s’imagine en toute bonne foi (et bien le pire) être un référent neutre. En effet, on souligne toujours d’où parle l’opprimé (on indique que tel auteur de tel livre est une femme, quand on n’indique jamais qu’il s’agit d’un homme, par exemple) sans jamais préciser d’où parle l’oppresseur/non-opprimé. Car l’oppresseur/non-opprimé, et toute la cohorte de ses semblables, présupposent à tort (et en général de façon inconsciente) que ce qu’il sont n’a aucun impact sur leur point de vue. Le dominant s’imagine souvent que l’expérience du dominé est limitante car justement réductible à sa condition de dominé (d’où la remise en cause, par exemple, de l’opinion d’une femme, suspecté d’être biaisée du seul fait d’être féminine, quand celle de l’homme serait davantage objective), sans se rendre compte que son propre point de vue est tout aussi limitant. Quand un homme blanc/hétéro parle,  il n’est pas neutre : il s’exprime à partir de sa position d’homme blanc/ hétéro, position qui pèse dans sa parole, car elle modèle son expérience et sa perception du monde. Alors on se demande bien, foutredieu, comment il peut s’imaginer parler en toute connaissance de cause et endosser sans douter une seule seconde le rôle de « celui qui sait » quand il s’agit de s’exprimer sur un sujet auquel, de par sa position, il est étranger.

Je rêverais qu’on n’invite que des femmes pour parler de l’oppression des femmes ; qu’on laisse des personnes racisées s’exprimer à propos de ce que signifie être noir/maghrébin/musulman aujourd’hui en France, sans expert à la mord-moi-le-noeud comme médiateur, ou qui leur oppose du racisme anti-blanc. Où on laisserait parler librement ceux qui ne peuvent jamais s’exprimer autrement qu’en étant parasités. Car écouter la parole de l’opprimé, c’est comprendre avant tout qu’on s’exprime à partir d’une position de non-opprimé ; c’est accepter en l’occurrence de taire son point de vue pour prendre acte de celui de l’autre qui, contrairement à nous, vit concrètement son oppression ; c’est accepter ce point de vue, également, comme davantage valable que le sien propre à ce sujet. Et ça se travaille.

Lafâme, c’est la beauté.

Sylphide 2J’ai lu sur un forum, hier, que Lafâme devait impérativement se raser les poils des aisselles parce que Lafâme, je cite : « représente la légèreté et la pureté, et que les poils, franchement, ça casse le mythe ».

Oui, Lafâme est légèreté, pureté et beauté. Lafâme est une créature mythique, mystérieuse, ensorcelante et incompréhensible – cette dernière particularité ne faisant que renforcer son exquisité. Ah, Lafâme, cette inconnue qu’on aime pour son étrangeté ! Etre éthéré, qui a vocation à envoûter l’Alphabruti de ses charmes fabriqués à grands réconforts de sueur et de cosmétiques mais faut pas le dire innés.  Fabriquée tout exprès non pour vivre comme n’importe quel être de chair, mais pour être admirée, elle est destinée, par la volonté divine ou la nature, à être belle et désirable. On la sublime, partout, tout le temps, pour bien faire entrer dans le mou de ceux qui en douteraient que Lafâme est l’essence de la beauté  : dans les arts, dans les textes, on donne à voir son corps magnifié.

Lafâme est belle, donc, et pour ne pas froisser l’oeil de l’Alphabruti et faire bobo à son petit coeur fragile, elle doit l’être tout le temps. Parce que l’Alphabruti ne supporterait pas qu’on lui mette sous le nez la vérité toute nue. Il ne supporterait pas de savoir que Lafâme est avant tout la femelle du spécimen homo sapiens, qu’elle a des poils, qu’elle sent parfois mauvais de la bouche, des aisselle et des fesses, qu’elle est faite tout comme lui, qu’elle pense comme lui et ne possède, en fait, pas une once de mystère comme il se l’imagine. Il ne supporterait pas de découvrir que l’éternel féminin est une construction de son cerveau qui refuse de voir les choses en face, de découvrir que Lafâme, en fait, n’a rien avoir avec les images, les peintures, les statues par le biais desquelles on l’a représentée, mais qu’elle est, incroyable, un être humain. Oh non, il ne le supporterait pas.

Alors par devoir envers l’Alphabruti et par respect du moule mythique dans lequel on l’a mentalement coulée, Lafâme doit se plier à des tas d’injonctions qui la font bien suer mais lui apportent la plus belle de toutes les récompenses : être validée par le tout puissant et sacro saint regard masculin comme digne représentante de Lafâme essentielle. Parce que oui, dans la vie de Lafâme, c’est tout ce qui doit compter. C’est pour ça que Lafâme se casse le cul à entretenir le mythe, à être conforme à ce que l’Alphabruti a envie de voir, à ne surtout pas déborder du coquillage dans lequel elle surgit gracieusement des eaux. Il y a déjà assez de mocheté dans ce monde, Lafâme doit contribuer à rendre la vie plus belle. Et si certaines – qui ne méritent pas le nom de fâme – dérogent à la règle, ce n’est pas si grave : la presse, la mode, la pub, se chargent de livrer aux regards de l’homme des Fâmes qui, elles, correspondent au mythe. De cette façon, l’Alphabruti continue à y croire – ou, parce qu’il est quand même un peu de mauvaise foi, à faire semblant d’y croire, exigeant de Lafâme qu’elle continue à incarner ce qu’elle n’est pas, rien que pour lui faire plaisir et ne pas briser son joli délire enchanté.

Quand ça sent le sapin et autres considérations végétales.

Nous voilà au début du mois de janvier et je trouve très triste de voir tous ces sapins morts à côté des poubelles. Vraiment, ça me donne le blues à chaque fois, de voir quelque chose qui a été vivant utilisé, puis abandonné. Compostez-les au moins, merde. Pour tout dire, la sacro sainte tradition du beau sapin vert et touffu, qui sent bon la résine, qu’on décore de boules qui brillent avec lesquelles le chat s’amuse comme un fou, je la trouve assez désespérante. Il faudrait peut-être apprendre aux gosses que quand on coupe un arbre, c’est par nécessité : construire une maison, fabriquer un meuble qui va durer, par exemple. Mettre dans son salon un arbre mort qui va lentement s’assécher, j’ai du mal. Non, je ne pense pas que les arbres « souffrent » comme peuvent souffrir les êtres qui possèdent un système nerveux, non je ne suis pas en train de me taper un délire druidique ou wicca, mais plus ça va, et plus l’idée de détruire du vivant pour RIEN, juste parce que ça brille, me dérange. Si on replante un arbre, c’est la même chose, si on ne le replante pas, c’est pire. Il ne s’agit pas d’un problème écologique, car la culture du sapin est agricole, et non forestière (=on ne détruit pas les forêts pour décorer les maisons), mais du malaise que je ressens à l’idée de couper, juste pour 15 jours de plaisir, un arbre qui auras mis, suivant l’espère, entre 9 et 14 ans pour pousser. Je trouve ça déprimant. Les plantations de sapins ont leur avantage (elles nourrissent le sol, empêchent l’érosion), mais sincèrement, planter et ne pas couper, ça ne viendrait à l’idée de personne ? Juste admirer et respecter le vivant pour ce qu’il est ? Qu’est-ce qui ne tourne pas rond dans nos civilisations, franchement ? Je ne sais pas, moi, faites une collecte de bouteilles de bière vides comme sur la photo et portez-les au recyclage après Noël. Décorez votre ficus (le ficus est en plus une plante d’intérieur dépolluante). La société du « prêt à consommer – prêt à jeter », c’est lassant à la fin.

De la même façon, avant, j’aimais les fleurs coupées, j’aimais avoir un joli vase de lys ou d’oeillets dans la maison. Mais voir un truc se flétrir lentement sous mes yeux, je n’aime plus. Autant avoir une plante en pot et en prendre soin pendant longtemps. Surtout quand on sait que les fleurs coupées proviennent, dans l’ordre, du Pays-Bas (où elles sont cultivées sous des serres très énergivores), de Colombie et du Kenya, ce dernier pays produisant 70% des roses en vente sur le marché européen. La polémique autour des roses kenyanes a fait grand bruit en 2011, mais rafraîchir les mémoires n’est jamais inutile : ces fleurs sont cultivées sur les rives du lac Naivasha, et demandent tant d’eau que le lac s’assèche. Par ailleurs, la faune, la flore et les populations locales profitent bien comme il faut de la pollution due aux engrais et pesticides. Les roses transitent par la bourse aux fleurs d’Amsterdam où on leur appose l’étiquette « origine Pays-Bas », et sont redistribuées dans le reste du monde. Vous saurez donc que quand vous offrez une rose pour faire plaisir ou comme preuve d’amour (LOL), vous participez sans doute activement à l’assèchement du Naivasha et à la pollution d’une région. Certains me diront que ça crée des emplois. Certes. Mais va arriver un moment où on aura bon dos avec nos empois, quand on devra tous boire de l’eau polluée, manger des légumes contaminés et respirer de l’air toxique. Le pire, c’est que ce jour arrivera sans doute, mais chacun étant dans l’optique du « après-moi le déluge », on préfère vivre en sursis, quitte à mettre nos descendants dans la mouise jusqu’au cou.

Non, on ne tourne vraiment pas rond.

La drague

Un bar, une tablée de mecs.

Une jolie fille entre. Tout de suite, l’inévitable connivence masculine. Les regards qu’ils se jettent les uns aux autres avec un sourire entendu, les coups de coude, les hochements de tête approbateurs. C’est au chasseur qui capturera la proie le premier. Cette proie, on ne sait pas grand chose d’elle, sinon qu’elle est assez bonne dans son jean moulant. Ça aurait pu être une autre, ou sa cousine. Elle répond à peu près aux critères esthétiques et aux critères de baisabilité auxquels demande à une femme digne de ce nom de répondre. Alors, l’un se lance. Il se glisse à côté d’elle, au bar, et fait une blague. Les blagues, ça marche toujours bien pour un premier contact, ça détend l’atmosphère. La fille rit franchement. Ou alors elle rit avec moins de conviction, mais elle a été conditionnée à être polie et à rire aux blagues des garçons, alors bon. Elle rit, c’est bon signe, elle ne le jette pas direct. Il prend place sur le tabouret à côté du sien. Il lui demande pourquoi elle est toute seule dans ce bar, c’est peu commun, une fille qui sort seule. Elle dit qu’en fait elle attend une copine. Deux pour le prix d’une, l’autre sera peut-être aussi canon, avec un peu de chance, peut-être même davantage, d’ailleurs. Il dit que lui, il est avec des copains, mais bon, tu sais, ils sont un peu lourds. Les mecs entre eux, tu vois. Elle dit qu’elle voit, en riant un peu. Lesdits copains discutent un peu en observant la scène du bar. Est-ce qu’il va réussir à obtenir son numéro? Il lui demande son prénom et lui donne le sien. Il n’est pas lui-même : il en rajoute, il joue un jeu, il a revêtu un uniforme à mi-chemin entre celui du mec cool et superman. Il parle plus fort, il prend l’air sur de lui, il ment un peu sur ses responsabilités au boulot. Et New York, tu connais ? Lui, il y est allé deux fois, c’est dément. Il adore. Il ne dit pas ce qu’il a envie de dire mais ce qu’il croit qu’il faut dire. Il se comporte de la façon dont il croit qu’il faut se comporter pour draguer une fille. C’est comme s’il y avait deux boutons : un bouton mode « normal », qui dicte celui qu’il est dans la vie de tous les jours, quand il est juste un être humain ; un bouton mode « drague », qui fait de lui un être nécessairement sexué, un mâle, celui qui pêche des filles. Car on ne pêche rien en étant juste soi-même, en étant un être humain. Pour pêcher, il faut instaurer ce qu’on appelle un rapport de séduction, afficher d’emblée la sexualisation du face-à-face. Faire un peu le coq. Pourquoi? Il ne se l’est jamais demandé. Il fait comme on lui a appris, comme ses aînés lui ont appris, comme la société lui a appris. Et puis, les filles aiment ça, tout le monde le sait.

Un autre bar, une tablée de nanas.

Il est plaisant, ce type accoudé à l’autre bout du bar. Elle lui jette quelques oeillades lorsqu’il finit par regarder dans sa direction. Elle lui fait un petit sourire et détourne les yeux. Quand elle le regarde de nouveau, ses yeux à lui n’ont pas bougé, il la fixe toujours. Elle passe la main dans ses cheveux et fait semblant de parler à ses copines. Au bout de quelques minutes de ce jeu là, elle se lève pour aller aux toilettes. Elle en profite pour vérifier son maquillage dans le miroir, et se retourne pour être sure que son cul est encore là et que sa culotte ne fait pas de marque. Elle se remet un peu de gloss. Au retour, elle passe à côté du bar, il la voit et lui sourit. Elle s’arrête à sa hauteur, il lui demande s’il peut lui offrir un verre. Elle accepte. Elle s’asseoit sur un tabouret, croise les jambes et tire sur le bas de sa robe. Ce n’est pas confortable, et puis la position l’oblige à rentrer le ventre. Quelle idée d’avoir mis cette tenue, elle lui moule les bourrelets quand elle se penche. Mais bon, elle met en valeur ses jambes. En buvant son mojito à la paille, elle le regarde profondément dans les yeux. Elle tortille une boucle de cheveux. Elle se déplace subtilement sur le tabouret et ne bouge plus. Le pied chaussé de talons hauts pointant vers l’extérieur, son bon profil sous le nez du type, elle se demande s’il vaudra mieux, le cas échéant, aller chez lui ou chez elle. Elle est partie en laissant tout en bordel, mais chez elle, elle a du démaquillant (les yeux de panda le matin, c’est limite). S’ils vont chez lui, elles espère qu’il n’habite pas trop loin, à cause des ses talons : pour marcher, quelle galère. Elle se félicite de s’être épilé le maillot la semaine dernière. Elle gigote encore un peu sur le tabouret qui lui fait mal aux fesses, se mordille les lèvres et glousse un peu. Elle joue un jeu, elle en rajoute. Elle a endossé son uniforme de séductrice des grands chemins, ça brille mais ça l’enserre un peu trop. Mais c’est comme ça qu’on pêche les garçons : tant pis si on est entravée et qu’on a l’estomac comprimé, il faut être belle, s’offrir aux regards, gueule de sainte-nitouche et corps de bombe sexuelle. On ne pêche rien en étant juste soi-même, en étant un être humain. Pour pêcher, il faut instaurer ce qu’on appelle un rapport de séduction, afficher d’emblée la sexualisation du face-à-face. Pourquoi? Elle ne se l’est jamais demandé. Elle fait comme on lui a appris, comme ses aînées lui ont appris, comme la société lui a appris. Et puis les mecs aiment ça, tout le monde le sait.