Réveillon de Noël et ennemis principaux.

Cette année, je dois dire que le réveillon commençait bien mal. En disant bonjour aux fils de la belle-mère de mon compagnon, j’ai senti instantanément qu’ils faisaient partie de ces hommes qui ont un problème avec les femmes. Je ne saurais dire pourquoi, leur façon de me faire la bise, effacée et étrange, qui m’a inspirée une défiance immédiate.

Ce ne sont pourtant pas eux qui ont attaqué en premier. A peine à table, la belle-mère de mon compagnon m’a prise à partie : « Maintenant on n’a plus le droit de d’utiliser le mot mademoiselle, tout de même, c’est ridicule ».  La seule enfant de l’assemblée, en réponse à sa mère placée à l’autre bout de la table qui s’enquérait de la teneur de notre conversation, lui a répondu : « Elles parlent du fait que mademoiselle a été éliminé de la langue française ». « Eliminé de la langue française », voyez-vous ça. C’est ça qu’on apprend aux enfants? J’ai clamé qu’il ne s’agissait pas de n’avoir plus le droit d’appeler une jeune fille mademoiselle dans la rue, mais que l’administration n’avait pas à définir les femmes par leur statut marital. Un débat des plus usants s’en est suivi.

« Non mais quand même avant c’était mieux, on utilisait mademoiselle pour les femmes non mariées et madame pour les femmes mariées. Pourquoi avoir éliminé mademoiselle? »

(Ô rage. Pour cette raison même?)

« Parce que les femmes n’ont pas à être définies par leur statut marital. On ne demande pas aux hommes s’ils sont mariés. »

« On dit bien jeune homme ! »

(Ô désespoir)

« Ah bon, il existe une case jeune homme? »

« On a toujours fait comme ça, je ne vois pas pourquoi on a changé, c’est ridicule. »

(Ah, le fameux argument du « on a toujours fait comme ça ». L’humanité, cette grande communauté d’êtres aux lois sociales figées dans le marbre.)

« On va devoir appeler M. (la petite fille) madame alors qu’elle a 11 ans, tu ne trouves pas ça ridicule? »

(Achevez-moi…)

« Ce n’est pas ça. On ne DOIT pas nécessairement  l’appeler madame : la case mademoiselle n’apparaitra simplement plus sur les papiers administratifs et assimilés ».

« Mais pourquoi tu ramènes tout aux papiers administratifs? »

(AAAGGGGGGHH) « MAIS PARCE QUE C’EST UNE QUESTION ADMINISTRATIVE BORDEL  !!! »

Elle a cédé avant moi, sans avoir compris ce que je lui disais. « Bon, tu sais quoi, tu as raison ! ».

Ce premier round m’avait bien échauffée. Sur ce, voilà l’un des fils, placé à droite de mon cher et tendre, qui lui dit : « Non mais on s’en fout de ça ». Respire ma fille, respire …

Le reste du repas s’est passé sans autre anicroche, jusqu’au moment du dessert. Au passage, sachez que j’ai eu droit à un succulent menu de fêtes composé exprès pour moi, la végé de service, d’une soupe et des légumes vapeur non assaisonnés. Comme menu de réveillon, ça envoie du bois – on a beau ne pas vouloir toucher aux huitres, au saumon, au foie gras et à la poularde dont s’empiffrent les autres, ça fout quand même bien les boules. Et encore, j’aurais pu n’avoir droit qu’à une salade verte, j’ai eu de la chance. Inutile de préciser que je mange mieux chez moi en temps normal, même quand je n’ai pas le temps de faire la cuisine. Bref, je découpais la bûche faite de mes blanches mains, quand le fils sus-cité, qui parlait d’un voyage en Thaïlande, dit à mon compagnon, au-dessus de ma tête : « Ce qui est bien avec les Thaïlandaises, c’est qu’elles sont à ton service. » Là, j’ai vu rouge et j’ai répliqué de façon tranchante. J’ai été la seule. Trois femmes dans la pièce et aucune des deux autres n’a bougé. Un type tient des propos humiliants pour toutes les femmes et les principales concernées ne réagissent pas. Un type parle sans vergogne à un autre homme, comme si on n’était pas là,  de sa satisfaction à être traité comme un roitelet par des prostituées du tiers-monde pour la seule raison qu’il peut les payer, et elles se taisent. Ce type sous-entend par la même occasion que nous, les Françaises, on est bien chiantes de ne pas être prosternées devant le mâle qu’il est ; il sous-entend évidemment que la place des femmes en général est au service des hommes, et pas une protestation. J’ai eu la démonstration encore une fois que la solidarité féminine, hors des milieux militants, n’existe pas. Les femmes acceptent qu’on humilie d’autres femmes devant elles tant qu’elles pensent que ça ne les concerne pas. Les femmes acceptent les délires égotistes et sexistes des hommes sans broncher et sans défendre leurs consoeurs. Cela nous est d’autant plus préjudiciable que face à nous, il y a cette putain de solidarité masculine, qui elle, existe et s’exprime dans toutes les occasions et nous maintient depuis des lustres dans une position sociale inférieure.

J’avais la rage au ventre quand nous avons commencé à manger la bûche (végétalienne et librement inspirée – car réalisée avec les ingrédients que j’avais sous la main – de la recette du blog d’Antigone XXI). Soudain, notre amateur de femmes soumises a dit, bien fort et à mon compagnon :  » Ben moi j’aime pas, tu vois, je dis ce que je pense. On est pas habitué à ce genre de goût, c’est neutre, on sent pas le chocolat ». Mon compagnon lui a tranquillement répondu que lui trouvait ça bon. J’ai été estomaquée quand l’autre a rajouté : « Enfin bon, si y’avait que ça à manger, on le mangerait, hein, on ferait pas les difficiles ». J’étais face à eux, il ne m’a pas regardée UNE SEULE fois en critiquant mon dessert. Personne n’a relevé, pas même mon compagnon (qui m’a dit ensuite n’avoir pas entendu cette partie là). Si je n’avais pas été assise à côté de la mère de ce sale type, je lui aurais balancé mon assiette au visage. Etre grossier envers une personne est déjà inacceptable à mon goût, mais qu’on ne daigne même pas la regarde (sous couvert de « dire ce qu’on pense »), c’est le pompon. Ce type m’a royalement ignorée durant toute la soirée, ne m’adressant pas une seule fois la parole. Je passe sur les joyeusetés sorties de la bouche de son frère : « Mon amie habite à Lille, juste pour tirer son coup ça fait loin » ou encore « Si tu veux qu’elle suce faut lui offrir quelque chose ».

Je suis rentrée décomposée, les tripes en révolution. Je me sentais humiliée à la fois en tant que représentante du sexe féminin et en tant qu’individu.

« P*****, le coup des Thaïlandaise, je n’y crois pas ! Le con, mais le con ! »

Et là, mon cher et tendre a fini de m’achever avec un de ses « arguments » dont il a le secret :

 » Ce n’était pas intelligent, mais il n’était pas sensé savoir que tu étais féministe. »

Ah ben oui.

Ça explique TOUT.

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12 réflexions sur “Réveillon de Noël et ennemis principaux.

  1. Marlowe dit :

    Perso, je fais plus attention. C’est peut-être la famille de ton copain, mais ça n’est pas pour ça que tu es obligée de faire quoi que ce soit avec eux. Je te comprend quand tu parles de rage, je ressens parfois la même chose quand les gens disent des anneries mais je pense que tu ne pourras pas faire grand chose pour eux et leur crasse intellectuelle !

    C’est drôle parce que moi au réveillon, j’ai eu droit aux propos antisémites (habituels) de mon cousin et au silence complice de sa mère (ma tante). On lui est un peu tombé dessus et puis on est passé à autre chose. Mais il faut dire que c’est un sacré looser (sa mère aussi), et la vie se charge toute seule de lui rendre la monnaie de sa pièce de toute façon, donc on se fatigue plus trop.

    • La Chatte dit :

      C’est aussi l’état d’esprit de mon copain vis-à-vis de la chose : il laisse couler car il juge qu’il n’y a rien à faire pour eux. Il les voit une fois l’an (et encore) et s’en soucie comme d’une guigne. Mais, si les abrutis de service sont un problème dont on peut faire abstraction une fois rentré chez soi, c’est à l’occasion de situations comme celles-ci et des discussions qui s’en suivent entre nous que je m’aperçois le plus de son regard limité. C’est ce manque de compréhension « de l’intérieur », qui me fait rager, bien plus que les attaques extérieures.

  2. CWD dit :

    Je ressens la même frustration que toi… Même profil, un mec sensible, pas du tout un gros macho. Pour lui il y a les fameux abrutis isolés, et la nature humaine qui quoiqu’on fasse poussera toujours à dominer les autres. Mais il rejette en bloc l’idée de système, et notamment les idées véhiculées sous couvert d’humour. J’en souffre aussi, même si j’ai réussi à faire évoluer quelques idées en lui. J’avoue que j’ai souvent peur que mon mon engagement croissant pour les valeurs féministes mette en péril notre relation, qu’il n’aime pas mon nouveau « moi » un peu rabat-joie sur les bords…

    • La Chatte dit :

      Je crois qu’on peut générer une prise de conscience, mais c’est vrai qu’il faut faire preuve de patience. Hier encore, on a eu une conversation à ce sujet, je me suis légèrement énervée. Et là, au téléphone, il vient de me dire que dans son cours (il a repris des cours de langues), le sujet du féminisme avait été abordé (les autres élèves ne sont que des femmes). Il a reconnu qu’il ne se rendait pas compte des choses, et de ce qui se jouait autour de lui, qu’il fallait qu’il se renseigne davantage.

  3. exno dit :

    Je suis moi aussi assez désespérée… Et comme toi il m’arrive de me demander si je peux rester longtemps avec quelqu’un qui raisonne comme ça. Je pense que oui, mais c’est dur, surtout que j’ai peu d’espoir de le voir évoluer. Des fois j’ai tendance à oublier, et en tombant sur un texte que je trouve trop cool je me dis « hihi c’est trop cool je vais le lire à mon chéri » et je me prends un « pff n’importe quoi c’est des conneries » en plein dans la gueule, ça fait mal o.o’
    En plus, je sais pas ce qu’il en est pour toi mais nos désaccords ne tournent pas seulement autour du féminisme mais aussi de l’antispécisme, de la politique… Donc bon si un jour tu trouves le remède miracle je suis preneuse UoU

    PS : trop cool ton blog 😀

    • La Chatte dit :

      Moi j’ai espoir de faire évoluer les choses, car, si un rejet-réflexe et un argument-qui-n’en-est-pas-un viennent systématiquement contrer toute nouvelle affirmation de ma part, j’ai souvent droit, en décalé, à un « tu as raison sur ce point, en fait ». Et pour le reste, on ne « désaccorde » pas spécialement, les sources de tensions idéologiques ne sont pas multiples entre nous.

      PS : Rho, merci 🙂

      • exno dit :

        Je pense que tu as raison pour le coup du rejet-réflexe, d’ailleurs je n’ai jamais vu dans un débat quelqu’un s’écrier « omg mais tu as trop raison je vais prendre ma carte à l’UMP/devenir végétarien/me convertir au bouddhisme… » C’est plutôt après coup en réfléchissant à tête reposée qu’il y a des chances que les idées passent. Mais touuuut doucement 😛

  4. Nurja dit :

    C’est sûr que les paroles que tu relèves sont inacceptables uniquement pour une féministe. Pour quelqu’un qui n’est pas féministe, elles sont juste normales (erk).
    Finalement, ma famille est moins pire.

  5. Magali dit :

    Je ne suis pas feministe (et non c’est non!) mais j’aurais ete choquee aussi par la vulgarite de ce garcon. Les thailandaises paraissent plus soumises, c’est un leurre. Il faudrait voir ce que ce garcon reproche aux Francaises, pourquoi les etrangeres sont un telle fantasme, un vrai sujet la… De quoi ont peur les hommes? Pourquoi vous leur faites peur plutot?
    « Tirer son coup » quel langage, il aurait pu dire que sa copine lui manquait, que l’amour a distance c’est pas facile, le manque de l’autre…
    Pour le mademoiselle, franchement chacun son avis, pas de quoi en faire un plat, y’en a, dont moi, qui s’en foutait royalement, c’est mon droit. Je crois que tout le monde s’en foutait d’ailleurs ou comment inventer des problemes la ou il n’y en a pas

    • La Chatte dit :

      Qui est ce « vous » à qui vous vous adressez ? Je n’ai pas l’impression de faire peur à quiconque.
      Pour le mademoiselle, non, on ne s’en fout pas, comme vous dites, une femme n’a pas à être définie administrativement par son statut marital, alors que ce n’est pas le cas pour les hommes, c’est tout.

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