Etre une femme, mon ami.

Tu es un homme et tu concèdes aisément que les femmes se font emmerder dans la rue. Tu crois encore que c’est le fait de braves gars pas bien méchants, ou alors tu as davantage conscience que c’est beaucoup plus lourd et dérangeant que ça.

Ce qui est plus difficile à te faire comprendre, c’est que quand on est une femme, on n’est jamais tranquille. Tu t’imagines que comme toi, je sors de chez moi, je passe la porte, je descends dans la rue et, si je ne tombe pas sur un gros lourd, je suis peinarde. Mais non, être une femme, ce n’est pas ça. La vérité, c’est que quand on est une femme, le sentiment de particularité que nous confère notre sexe ne nous quitte presque jamais. Et quand on est un homme, il n’y a aucun moyen d’expérimenter cela. Tu ne peux être, au mieux, que le témoin extérieur du sexisme. Et ce n’est pas comparable. Expérimenter intimement la féminité, c’est-à-dire 365 jours par an et 24/24h, jusqu’à ta mort, avoir une apparence de femme, vivre dans un corps féminin, c’est autre chose.

Toi, l’homme, parfois tu n’es pas à l’aise dans l’espace public, pour diverses raisons : parce que tu ressens de mauvaises ondes, que tu n’es pas en forme,  parce qu’à ce moment précis tu n’as pas armé pour affronter le monde extérieur, parce que tu es déprimé, parce que tu n’as pas confiance en toi, etc.. Mais être mal à l’aise du seul fait d’appartenir au sexe masculin, ne pas te sentir à ta place car tu es un homme, l’as-tu déjà ressenti ? Une femme peut-être mal à l’aise et ressentir une pression, comme toi, pour toutes les raisons sus-citées, mais en plus, il y a la pression, inévitable, de son sexe.

Une femme, dans l’espace public, SAIT qu’elle porte en permanence son sexe en vitrine, quand toi, homme, référent universel, es en toute circonstance un représentant neutre de l’espèce humaine. Cette idée là ne nous quitte qu’en de rares occasions, et surtout pas quand nous sommes seule, ou uniquement avec d’autres femmes. Ça n’a rien à voir avec la peur. Tu m’as dit un jour : « Tu es une des rares femmes que je connais à n’avoir pas peur de rentrer chez toi seule et ne pas psychoter dans la rue ». Effectivement, je n’ai pas peur, mais j’aurais dû, à ce moment, t’expliquer que c’est pas parce que je n’ai pas peur que mon esprit est au repos. Ce n’est pas parce que je n’ai pas peur que je ne me sens pas proie.

Je suis une femme et en tant que telle, je ne suis pas neutre. J’ai appris à vivre avec ce sentiment, même si ça ne me plait pas.  J’ai intériorisé le fait d’être considérée comme potentiellement disponible car j’ai posé le pied à l’extérieur de chez moi. Je mets en place des stratégies. Je suis une femme et j’anticipe, je change parfois de trottoir pour être tranquille. Je suis une femme, je sens les regards et je fais semblant de ne pas les voir. Ils me dérangent mais je ne peux pas les éviter, une fois que je les ai dépassés je sais qu’il y en aura peut-être d’autres un peu plus loin. Je suis une femme et je me déplace comme un animal aux aguets : même si je n’ai pas peur, je veille. Je suis une femme et je n’appartiens pas au deuxième sexe, mais au sexe tout court, car c’est lui qu’on voit quand je marche, et pas l’être que je suis. Je sais que même si je suis tranquille cette fois-ci, ce n’est que partie remise, car je suis une femme et tout le monde fait en sorte que j’en reste une : le vieux monsieur qui me soupèse des yeux ; le jeune lascar qui me fait une réflexion à moi-voix quand je le croise ; le serveur qui se croit gentil en me faisant un compliment sur mes « jolis yeux »; le groupe de mecs qui se retourne, plus ou moins discrètement, pour me regarder passer ; le type qui me traite de moche dans le tram parce que j’ai râlé quand il m’a poussée; celui qui tentera de me mettre la main aux fesses ou de me coller le plus possible; celui qui m’interpellera pour qu’on « discute ».

Je suis une femme et, en tant qu’être sexué, j’accepte, au même titre que toi, d’être un objet de désir et de convoitise. Mais je n’accepte pas que le désir vienne m’importuner et envahir mon espace vital quand je ne l’ai pas choisi. Je n’accepte pas qu’on m’impose un désir que je n’ai pas envie de recevoir. Je me fous de votre désir : gardez-le pour vous. Vous en êtes responsable, pas moi. Je suis une femme et les hommes pensent avoir le droit de commenter mon physique, et ce que j’aie l’heur de leur plaire ou pas. Si je suis belle je dois accepter les compliments sans broncher car ils sont censés me flatter, et quand je les rejette, je suis une ingrate ou une pétasse. Si je suis laide, je suis une indigne représentante de mon sexe, et on se réserve le droit de me le faire savoir. On m’a déjà dit que je devrais sourire et ne pas faire cette tête là, que je serais encore plus charmante si j’étais un peu plus bronzée. Mais je ne vous connais pas, je ne veux pas savoir ce que vous pensez de moi, je m’en contrefous. Je ne suis pas dans VOTRE espace, cet espace n’appartient à personne et vous n’en êtes ni les maîtres ni les gardiens. Vous n’avez pas à y valider ma venue ou mon passage. Je n’ai pas à être approuvée ou désapprouvée par vous. Je ne suis pas là pour décorer, je ne suis pas là pour qu’on m’appose une appréciation et qu’on m’évalue.

J’habite dans un quartier à forte population d’origine maghrébine. Quand je passe devant un bar ou un restaurant en soirée, seuls des hommes sont attablés, tournés vers la rue ; je suis tendue car je sens peser leurs regards, d’autant plus quand je suis en jupe et talons. Je te l’ai fait un jour remarquer, et tu m’as répondu qu’effectivement, pour une femme, ça ne devait pas être évident comme coin. Ton erreur fut de penser qu’une fois passées les tables, c’était fini. Ça n’est jamais fini, pour une femme. Et sache, toi, l’homme non immigré, l’homme non musulman, l’homme issu d’une culture soi-disant égalitaire, qui pense pouvoir tout rejeter sur l’autre, que dans ton coin, ce n’est pas différent. Ne crois pas pouvoir te dédouaner car je m’attable avec toi devant une bière. Ne crois surtout pas que tout ça est derrière nous, loin dans le passé. Tout est là, au contraire. Tu ne le vois pas, mais moi, je le sens. Toujours, partout.

Tu n’es pas sexiste et les injustices te révoltent. Mais cette inégalité là, c’est comme une fuite cachée derrière le mur : ça coule sans qu’on la voit et ça s’infiltre partout jusqu’à tout détremper. Cette inégalité, tu n’en saisis ni la complexité, ni la profondeur. Parce que tu t’imagines qu’être une femme, en gros, c’est la même chose que d’être un homme, en juste un peu différent. Mais mon ressenti, mon expérience, ne sera jamais la même que la tienne, même si j’ai le droit de vote, même j’ai le droit d’avorter, même si j’ai le droit de travailler, même si j’ai un salaire plus haut que le tiens, même si je peux mettre une minijupe et coucher avec qui j’ai envie. Tant que tu ne vivras pas dans un corps de femme, tu n’auras aucune idée de ce que c’est : compatir n’est pas pâtir. Tu dis que « les hommes aussi ont des problèmes ». Mais ce problème là, celui d’être le représentant d’un sexe avant d’être un humain, tu ne l’as foutrement pas, et tu ne sais même pas à quel point tu peux t’en réjouir.

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Six mois de végétarisme : le bilan.

Voilà six mois que j’ai modifié de façon radicale mon alimentation, et j’ai pensé qu’il était temps de faire un bilan.

Comment j’ai procédé :

Pas de transition pour moi : une fois mon réfrigérateur et mes placards vidés de produits laitiers et carnés, je n’en ai pas rachetés. Je fais à présent attention à tout ce que je mets dans mon panier quand je fais mes courses et je lis scrupuleusement les étiquettes. Je bannis tout les aliments qui contiennent du lait et des oeufs et au final, je consomme beaucoup moins de produits industriels qu’auparavant (exit les brioches ou pains au lait du petit déjeuner) et c’est très bien comme ça. Physiquement, je n’éprouve aucune frustration, et même si c’était le cas, aller à l’encontre de mes convictions pour le plaisir égoïste de mon estomac ne m’intéresse pas. Plus de chocolat au lait, plus de bonbons tendres (à la gélatine de porc), plus de fromage blanc, qui me ravissaient auparavant le palais. Moralement, je ne me suis jamais sentie aussi bien et en accord avec moi-même. Je cuisine végétalien à la maison, j’ai appris l’art de la substitution alimentaire – TOUT se remplace – et je ne fais aucune concession.

Vraiment aucune ?

En fait, si. A l’extérieur de chez moi. C’est pour ça que je tiens au terme « végétarienne » (ce que je suis, hélas) et que je n’utilise pas « végétalienne » (ce vers quoi je tends). Manger au restaurant est parfois compliqué, par exemple.  Je me retrouve souvent à négocier pour enlever ou remplacer tel élément du plat. Parfois, la carte ne propose simplement rien de végétalien. Les serveurs sont en général très fiers de m’annoncer qu’ils ont une pizza végétarienne – avec de la mozzarella, évidemment. De manière générale, expliquer dans un restaurant français qu’on ne mange ni viande, ni poisson, ni oeufs, ni produits laitiers revient à créer la panique ou se faire regarder comme une créature de l’espace. A la question « Mais tu  manges quoi, alors? », je réponds systématiquement « Tout le reste ! » avec un grand sourire mode pub-pour-dentifrice-ultrabright, qui fait taire à chaque fois l’insurgé – lequel cogite sans doute à ce que peut bien être ce mystérieux reste.

Et socialement?

Venant de collègues, connaissances, ou amis d’amis, j’ai eu droit à peu près à tout les arguments qui n’en sont pas qu’on oppose aux végétariens/liens, en têtes desquels les fameux « Mais tout de même, c’est naturel de manger de la viande, de tout temps l’homme en a mangé » (l’usage de l’expression « de tout temps » me donne déjà à la base envie de distribuer une série de baffes, mais qui plus est, c’est totalement faux) et autres « Et la pomme de terre aussi a mal quand tu la fais cuire » (bien connu sous l’argument du « cri de la carotte »). J’ai également trouvé des oreilles attentives en la personne de collègues n’ayant pas le même régime alimentaire que moi mais s’accordant pour reconnaître le végétalisme comme un mode de vie davantage rationnel que l’omnivorisme. Ma petite question préférée est pour l’instant un « Tu es toujours végétarienne? », posé quinze jours après que j’ai annoncé ne plus manger d’animal (« Oh ben non, tiens, file-moi un bout de veau pané »).

A part ça, je ne sais pas si tous les végétariens ont vécu la même chose, mais j’ai parfois l’impression d’être un perroquet :  j’explique et réexplique sans fin à mes proches que je tente de devenir végétalienne et que NON, je ne mange « même pas un peu de jambon ». J’ai déjà lu des témoignages de végétariens qui avaient du mal à faire face aux regards et qui avaient parfois honte de ne pas manger comme tout le monde, aux repas entre amis, ou en soirée, par exemple. Ce n’est pas un problème pour moi, car je me fiche éperdument de ce qu’on va penser. S’il y a de la chair animale (pléonasme), je la refuse et ne mange que la garniture, au risque de paraître impolie. C’est en revanche beaucoup plus compliqué avec mon entourage proche, que je dois toujours rappeler à l’ordre (j’ai pensé à me faire greffer un drapeau « je suis végétarienne » sur la tête). Deux raisons principales sont en cause : le militantisme qui sommeille chez certains omnivores convaincus, et le manque d’habitude des autres vis-à-vis d’une alimentation exempte de produits animaux.

Ma mère est championne dans la première catégorie. A intervalles réguliers, elle essaie de me faire revenir à la « raison » à coup de « Tu sais, j’ai lu un article qui disait que quand on ne mange pas de viande/produits laitiers/enfants vivants, on risque d’avoir des carences en vitamine Z/ de chopper le cancer de l’oreille droite/de voir ses ongles du gros orteil tomber » ou « Tes cousines sont comme toi, elles ne veulent plus manger de viande, eh bien Machin-leur-père-qui-est-médecin n’est pas d’accord, il dit que ce n’est pas bon du tout ». Je rétroque donc que l’avis d’un médecin (formaté qui plus est par l’université de médecine, au sein de laquelle on apprend que la viande est indispensable) ne fait pas figure de table de la loi en matière de nutrition, et que tel papier publié dans tel magazine à la mord-moi-le-noeud non plus. Sinon, il faut aussi savoir que quand on est végétarien, on ne peut pas être malade, fatigué ou pas en forme à cause d’un virus, du manque de sommeil ou du changement de saison : non, si on est malade ou raplapla, la raison en est TOUJOURS notre mode d’alimentation qui nous carence.

La non acquisition d’automatisme végétaliens, qui découle d’un manque de réflexion ou d’information en la matière, est également vicieux : si plus personne ne songe à m’offrir un bloc de foie gras, on pense par exemple me faire plaisir en m’offrant des biscuits « pur beurre » achetés lors d’une escapade en Normandie. J’ai pris le parti d’accepter un tel cadeau s’il provient d’une personne pas totalement au fait de mes convictions, tout en lui rappelant que je ne mange pas de beurre et en expliquant ce que je pense de l’exploitation animale. En revanche, je vais finir par sérieusement m’énerver contre les très proches qui omettent de réfléchir,  me rapportent un produit suspect et m’affirment en levant les yeux au ciel qu’on a le droit de faire une exception de temps en temps. Ben oui, moi je suis contre la peine de mort, mais bon, guillotiner quelqu’un de temps en temps, après tout, pourquoi pas, hum?

Forte de six mois de recul, je pense que pour devenir végétar/lien, il faut absolument être doté de nerfs solides et d’une pédagogie à toute épreuve – surtout quand votre propre mère, à qui vous confiez qu’il est extrèmement difficile d’être végétalien en France, vous assène un tonitruant  » Eh oui, tu ne peux pas ! ». Mais si, maman, on peut, je t’assure.