« Je ne suis pas féministe » : vraiment?

J’ai lu récemment une réaction à un article, sur un site Internet. Une fille disait : « On ne peut pas dire que je sois féministe car mon ennemi n’est pas l’homme ».

Combien de fois ai-je entendu ce même argument, ou presque, sortir de la bouche des femmes. L’image que certain(e)s se font du féminisme est, en plus d’être archi-fausse, désastreuse. Etre féministe est une vilenie, une prise de position effrayante, le terme même est souvent  relégué au rang des insultes. Le « sale féministe » est couramment entendu, ou alors, plus délicat, « ces salopes de féministes ». On présuppose que les féministes sont mal baisées (personnellement ça va bien à ce niveau là, merci), forcément lesbiennes (donc nécessairement mal baisées, faut pas déconner) et on aime bien les traiter d’hystériques (la bonne grosse pathologie mentale n’est pas loin, un peu plus les messieurs en blanc viendront nous chercher). Il est temps, chères lectrices et lecteurs, de rétablir quelques vérités (avant que je m’énerve).

Une femme qui ne se dit pas féministe est une ignorante. Elle ignore ce qu’est le féminisme. Elle ignore ce pour quoi ses grands-mères se sont battues, elle ignore ce qu’était le statut des femmes il y a quelques décennies. Plus grave, elle ignore ce qu’est encore le statut des femmes, de nos jours, qu’il reste du chemin à parcourir et que les acquis sont fragiles. Elle a oublié de regarder autour d’elle et de remettre en question certains schémas sociaux. Soit elle est aveugle, soit elle est un bisounours qui croit que notre monde est idyllique. Comment, à la lumière ce certaines réalités sociales, peut-on se revendiquer non féministe quand on est une femme? Le fait de, peut-être, ne pas être touchée directement par les préjugés et l’injustice (encore que je doute que cela soit possible) ne doit pas faire oublier ce qu’il se passe autour de nous.

Etre féministe, en premier lieu, ce n’est pas être ennemie des hommes. L’ennemi du féminisme est une structure sociale patriarcale qui fait des femmes, tant symboliquement que pratiquement, des êtres inférieurs, plus faibles, possédant moins de valeur que les hommes et devant en l’occurrence se plier à la domination (sociale, sexuelle, ou ce que vous voulez) de ces derniers. L’ennemi du féminisme, ce sont toutes ces croyances, ces préjugés, ces représentations qui nous poussent à penser qu’une femme ne vaut pas un homme et que l’homme est le référent neutre universel. A la lumière de cette définition, je peux vous dire que certaines de mes connaissances masculines sont beaucoup plus féministes que certaines femmes. C’est bien pour cela que ces Messieurs ne sont pas nos ennemis : nous parlons ici de mécanismes sociaux, culturels, inconscients parfois, qui sont véhiculés et reproduits par des hommes comme par des femmes.

Une autre idée reçue est de reléguer le combat féministe à un vain combat pour l’égalité parfaite, qui voudrait faire des femmes des hommes, et serait de fait impossible à atteindre. Cette critique est généralement adressée aux féministes par des hommes n’ayant rien compris. Illustration (vécue) : « Débrouille-toi pour porter ton carton trop lourd, vous avez voulu l’égalité. » Là encore, il s’agit d’une erreur d’interprétation. Les féministes ne nient pas la différence biologique entre les hommes (qui ont, si on s’en tient à notre exemple un peu simple, pour la plupart d’entre eux, un peu plus de masse musculaire que nous et peuvent porter ce carton de trente kilos) et les femmes (qui vont certainement, dans leur grande majorité, galérer ne serait-ce que pour le faire décoller du sol). Vous a-t’on déjà dit, Messieurs : « Depuis des millénaires tu te crois le plus fort, puisque tu es si intelligent débrouille-toi donc tout seul avec tes spermatozoïdes pour faire un gosse! » J’imagine que non, car toute femme, même une féministe niaise, sait que l’être humain, en tant que race sexuée, est composé de représentants féminins et masculins dotés de caractéristiques biologiquement différentes. Et ces différences sexuelles, jamais nous n’avons cherché à les nier.

Mais alors, que veulent donc les féministes, si elle reconnaissent la différence entre hommes et femmes? Et bien les féministes jugent, à raison, que les différences sexuelles nécessaires à la perpétuation de la race ne justifient en rien une différence de traitement. Elles pensent qu’hommes et femmes doivent jouir de la même considération et des mêmes droits dans toutes les sphères de la vie privée et sociale, sans qu’aucune discrimination basée sur le sexe ne rentre en compte. Les féministes savent qu’on est bien loin de cette égalité-là, c’est pour cela qu’elles se battent et qu’elles militent. Et elles se battront tant qu’à travail égal hommes et femmes n’auront pas le même salaire; tant qu’on regardera de travers une femme enceinte dans le monde de l’entreprise; tant qu’on pensera qu’une femme doit avoir des enfants pour être une « vraie » femme; tant qu’on trouvera normal qu’une femme soit jaugée à l’aune de son physique et non de ses compétences, tant qu’à l’apparition d’une politicienne on parlera de la couleur de son tailleur plutôt que de ses idées; tant que certains hommes trouveront qu’une main au cul, c’est marrant et ça ne mange pas de pain; tant qu’on se permettra d’appeler une femme qui assume ses envies sexuelles une salope; tant qu’une femme sera discriminée simplement parce qu’elle est une femme; tant qu’on trouvera « normal » et « naturel » que ce soit à la femme de faire la vaisselle et à l’homme de bricoler; tant que les stéréotypes sociaux seront acceptés et vécus comme s’ils étaient les conséquences d’une nature et non d’une construction de la pensée.

Les féministes se battent contre les préjugés. Elles savent que si les petites filles aiment le rose, c’est parce qu’on inculque à ces dernières qu’une fille doit aimer le rose. Les féministes ne font pas d’une construction sociale une différence innée et naturelle. Les féministes se battent également pour les hommes. Elles ne trouvent pas normal, par exemple, que l’on présuppose qu’élever des enfants soit davantage du ressort de la mère que du père. Elles ne trouvent pas normal qu’au sein d’un couple, ce soit toujours à la femme qu’il incombe de s’arrêter de travailler pour élever ses enfants. A l’inverse, elles ne trouvent pas normal qu’un homme ne puisse pas, s’il le veut, stopper sa carrière pour devenir père au foyer sans subir l’opprobre sociale. Les féministes se battent bien souvent également en faveur des homosexuel(le)s. Les schémas traditionnels amoureux et familiaux patriarcaux et hétérosexuels ne sont qu’une norme, élevée par certains étroits d’esprit au rang de morale, mais en marge de laquelle il doit être possible de s’épanouir sans avoir à subir les préjugés et les violences d’autrui. Aussi, l’institution se doit de favoriser cet épanouissement, de faire en sorte que chacun puisse vivre pleinement sa sexualité, sans honte et sans discrimination, et de permettre aux homosexuels de jouir des mêmes droits que les hétérosexuels. Les féministes sont anti sexistes, elles cherchent à déconstruire les présupposés sociaux qui n’ont pas lieu d’être, les injustices, le sexisme quotidien, pour tendre vers une société plus égalitaire, plus harmonieuse, où l’être humain prime sur son appartenance à un sexe. Le féminisme est, sans aucun doute, un humanisme.

Alors, vous n’êtes toujours pas féministe?

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