En finir avec le fardeau de la responsabilité, ou le féminisme domestique.

Il semble que les grands esprits se rencontrent, puisque je lis à l’instant ceci alors que je ruminais un billet sur un sujet similaire. Pour ceux et celles qui ne voudraient pas tout lire, Denis Colombi y aborde ce que Jean-Claude Kauffman appelle la « stratégie du mauvais élève« , souvent mise en place par les hommes pour éviter d’accomplir certaines tâches ménagères, qui consiste à mal faire les choses pour en être dispensé. Exemple : Monsieur est sommé de passer la serpillère, mais oublie les coins des pièces et les dessous de tapis, si bien que Madame décide de ne plus le laisser toucher un balai-brosse à l’avenir, puisqu’il faudra de toute façon qu’elle repasse derrière lui pour que tout soit impeccable. Mission réussie pour Monsieur.

Cet exemple est caricatural (je connais des hommes qui passent très bien la serpillère), mais, au sein des couples, j’ai souvent constaté des cas similaires. Je pourrais citer des dizaines d’exemples, émanant de couples de toutes les générations. C., 60 ans, se tape la quasi intégralité des tâches domestiques car son mari « ne fait rien » ou « fait mal ». V., la trentaine, passe ses weekends à préparer la bouffe car son compagnon « ne sait pas faire à manger ». I., le trentaine également, s’occupe des tâches ingrates quand il s’agit de son fils (elle change les couches, prépare à manger, fait la lessive) parce que son compagnon « ne sait pas faire, et s’en occupe mal ». Le compagnon en question est présent lors des moments de jeux avec le petit, ou au moment du bain. Confortable, n’est-ce pas ?

Si les ruses masculines fonctionnent, c’est parce que les femmes acceptent de tout prendre en charge. Nous sommes conditionnées en ce sens. Denis Colombi, à la suite de commentateurs sur Twitter, affirme que les femmes ne peuvent pas se permettre d’être de « mauvaises élèves ». J’affirme le contraire : non seulement nous pouvons nous le permettre, mais en plus, il s’agit d’une étape nécessaire afin d’acquérir davantage de temps pour nous, et de nous décharger enfin de l’injonction à la responsabilité domestique que la société fait peser sur nos épaules. Car oui, on apprend très tôt aux femmes à tout gérer, à faire attention à tout, et à être responsables. Et on leur apprend surtout à culpabiliser si elles ne le sont pas.

V., qui passe ses weekends à cuisiner, affirme qu’elle est « obligée » de faire à manger, parce que sinon, son compagnon ne mangera pas (vu qu’il ne sait pas faire). En tant que femmes, elle se croit obligée de prendre en charge la cuisine, elle culpabilise à l’avance à l’idée que son cher et tendre n’ait rien à se mettre sous la dent, et de passer pour une mauvaise compagne. Mais si on retourne la situation, son compagnon culpabilise-t-il, lui, de forcer sa compagne à passer son temps libre à cuisiner pour deux ? Aucunement. Comprenez, le pauvre, il ne sait même pas où sont rangées les casseroles. J’ai omis de préciser que V. et son compagnon travaillent à plein temps tous les deux. La seule solution pour parvenir enfin à l’égalité domestique, c’est de cesser de se sentir responsable de l’autre alors qu’il peut très bien être responsable de lui-même. Faire systématiquement à manger pour un enfant, c’est normal, il ne peut pas encore se prendre en charge seul. Faire systématiquement à manger pour un adulte doté de fonctions motrices et d’un cerveau sous prétexte qu' »il ne sait pas faire », non.

Lâcher du lest n’est jamais facile pour une femme. Récemment encore, une amie me confiait que son médecin la faisait insidieusement culpabiliser de mettre son fils à la crèche au lieu de le garder à la maison, alors qu’elle a un concours à préparer qui lui demande beaucoup de temps et d’investissement. La société entière enjoint les femmes à être de bonnes mères, de bonnes épouses, de parfaites domestiques. Certains pensent que toute cela est dépassé, mais pas du tout, je l’ai constaté maintes fois. C’est peut-être moins systématique qu’il y’a quelques décennies, quand il était impensable qu’un homme fasse quoi que ce soit à la maison, mais on a encore tôt fait de souligner qu’Unetelle ne tient pas bien son ménage, ou ne repasse même pas les chemises de son compagnon, alors qu’un homme qui met les pieds sous la table n’attire jamais l’attention. Et même chez des femmes très jeunes, la tentation de prendre en charge les tâches ménagères est forte, en raison de l’habitude, de l’éducation qu’elles ont reçu, et de ce sentiment de responsabilité que toute femme connaît bien.

Le chemin vers l’égalité domestique dans un couple qui ne la pratique pas tient selon moi en trois points, pas nécessairement faciles à mettre en oeuvre pour une femme : apprendre à déléguer, refuser de tout faire et apprendre à déculpabiliser quand on a le (faux) sentiment d’être devenue égoïste.

Point n° 1, l’art de déléguer : Jamais une femme n’obtiendra l’égalité domestique si elle arrache systématiquement le balai des mains de son compagnon soi-disant incompétent. Il faut accepter que les choses soient parfois mal, moins bien ou autrement faites que si nous les avions accomplies. C. fait tout chez elles, car elles estime que son mari ne sait rien faire. Le problème étant que quand il fait montre d’une éventuelle bonne volonté, elle lui reproche de mal faire, et fait les choses à sa place. Evidemment, on se doute bien que ledit mari ne prend plus aucune initiative. Mais est-ce si grave s’il reste un peu de poussière ? Est-ce si grave si une couche n’est pas correctement attachée ? Est-ce si grave si l’on mange un plat moins élaboré ? Quand mon compagnon (qui est un mauvais exemple, vu qu’il ne m’a attendue ni pour faire le ménage, ni pour faire à manger) fait la vaisselle, chez moi, il laisse des résidus de nourriture dans l’évier, de l’eau sur le plan de travail et n’essore pas l’éponge. Honnêtement, il y quelques années, j’aurais préféré faire la vaisselle moi-même. A présent, je me contente d’essorer l’éponge et d’essuyer l’eau en lui faisant remarquer, sans reproches. Et le message passe. S’il ne passe pas, tant pis. Essorer une éponge prend moins de temps que faire une vaisselle, c’est toujours ça de gagné.

Point n°2, refuser mordicus de tout faire : Monsieur ne sait pas faire tourner une machine, ne fait pas à manger, ne fait pas la vaisselle ? Lavez-uniquement vos vêtements, faites à manger uniquement pour votre pomme, lavez uniquement votre assiette. Et obstinez-vous à fonctionner ainsi jusqu’à ce que les choses changent. Je le répète, nous n’avons PAS à être responsable d’une personne qui est capable de se prendre en charge et ne le fait pas uniquement pas confort, paresse, habitude ou mauvaise volonté. Ma mère râle après mon père depuis leur mariage (1972 tout de même) car il ne porte que des pulls en laine vierge qu’il faut laver à la main et à l’eau froide. Il ne lui est jamais venu à l’idée de le laisser se débrouiller avec ses pulls, et c’est bien désolant. Tous ses pulls sont sales, ou il les a ruinés en les mettant  la machine? Tant pis pour lui, c’est son problème, pas le vôtre.

Point n°3, déculpabiliser : Si on vous critique, laissez couler. Vous n’êtes pas sur terre pour être une esclave domestique et pour tout gérer. Vous avez le droit de vivre pour vous, d’avoir du temps libre, de ne pas être responsable de tout. D’ailleurs, vous le constaterez par vous-mêmes, vous pouvez lâcher du lest sans que le monde s’arrête de tourner. Juré. Si c’est votre compagnon qui ne parvient pas à avaler la pilule, interrogez-vous sur sa personnalité : avez-vous réellement envie de passer votre vie avec un égoïste ou un macho fini ? La déculpabilisation est un long cheminement, mais apprendre à se libérer de la culpabilité est nécessaire. Nous ne sommes pas responsables de la tenue d’une maison, comme nous ne sommes pas responsables des hommes qui nous entourent. Rien ni personne n’a le droit de nous voler notre temps et notre énergie quand ce n’est pas justifié. Nous ne sommes ni des domestiques, ni des nounous. On apprend aux femmes à culpabiliser, mais pas à vivre pour elles-mêmes. Et, parole de quelqu’un qui a fait du chemin, se défaire du fardeau de la responsabilité et de culpabilité est vraiment libérateur, et améliore réellement tous les aspects de la vie.

La libération nécessaire de la parole des opprimés, ou pourquoi l' »expert » doit se taire.

Salut, on est des experts !

Salut, on est des experts !

« Compatir n’est pas pâtir » est une expression que toutes les féministes connaissent bien. Elle signifie qu’on peut bien tenter de comprendre et de se représenter une oppression (en l’occurrence ici, l’oppression des femmes), mais tant qu’on ne l’a pas expérimentée soi-même, on ne sait pas réellement de quoi on parle. Si cela semble évident, on constate qu’en général, la parole des opprimés est passée sous silence quand celle des non-opprimés/oppresseurs est systématiquement mise en avant. Prenez n’importe quel émission télévisée (et il y en a eu beaucoup) à propos du port du voile, par exemple :  la plupart du temps, on se demande où étaient les femmes voilées parmi tous ces « experts » de la question (en général des hommes, non musulmans). Tout au plus, dans certains cas, on invitait une musulmane, non voilée de préférence, histoire de signifier qu’on avait bien fait les choses. Même topo s’agissant des questions touchant aux discriminations raciales  : pour faire bonne figure, il y a toujours au milieu d’invités racisés une personne blanche, généralement issue de la sphère intellectuelle, qui ramène sa fraise. Je ne dis pas qu’on ne peut pas avoir d’avis sur une oppression qu’on ne subit pas, ni même que l’avis d’un non-opprimé ne puisse pas être intelligent. Mais je suis irritée de cette tendance qui consiste à refuser de faire entendre la seule parole des opprimés sans convoquer celle du non-opprimé, comme si, en elle-même, elle n’était pas légitime. Comme s’il fallait systématiquement que cette parole soit soutenue par un non-opprimé pour être valide – ou, pire, comme s’il fallait nécessairement la réfuter histoire de bien montrer que l’opprimé exprime un point de vue forcément biaisé. Bien souvent, cela conduit à la minimisation de l’oppression, voir à sa négation. Parce que oui, nier ou diminuer la parole des opprimés, c’est nier l’existence ou l’importance de l’oppression dont ils sont victimes.

C’est comme si moi, femme non musulmane et non voilée, on m’invitait sur un plateau de télévision pour parler des discriminations islamophobes. Personnellement, je n’ai jamais vu une femme voilée se faire insulter, ni se faire discriminer à l’embauche. J’en déduis donc que non, les discriminations islamophobe n’existent pas, ou si peu. Et me voilà tranquillement en train d’expliquer à des millions des téléspectateurs que la France n’a à mon sens aucun problème fondamental avec ses citoyens musulmans, parce que si elle en avait, je le saurais. A celle qui me répond que quand même, sa sœur qui porte le voile est souvent prise à partie dans la rue, ne trouve pas d’emploi et est regardée de travers par les grands-mères dans le bus? Elle exagère, voyons, il y a certes quelques employeurs racistes et mamies réacs, mais enfin, pas de quoi en faire un fromage. Fin du débat, merci, bonsoir, l’expert a parlé, et il sait mieux que vous ce que vous vivez au quotidien, car son point de vue est LE point de vue. C’est pour cela que les débats ou discussions qui traitent d’une question soulevée par les féministes m’affligent, car ça ne rate jamais, sont systématiquement invitées pour s’exprimer sur le sujet des personnes qui n’ont pas la moindre idée de ce dont elles parlent, en général des hommes qui 1/débarquent de la lune ou 2/ sont carrément des détracteurs du féminisme. Et, plus que le sujet qui devait être discuté, c’est la réalité de l’oppression qui est remise en cause (et, avec elle, la légitimité même du mouvement féministe). Cas d’école (vécu en direct, et plusieurs fois), un débat sur le harcèlement de rue : une féministe souligne le caractère insupportable et discriminant du harcèlement et la nécessité d’y mettre fin, et des types en face arguent que 1/ c’est juste de la drague un peu lourde et/ou que 2/ c’est le fait d’hommes de « cultures différentes » (chez nous, on respecte les femmes). L’existence dans notre société de représentations mentales persistantes qui objectivisent les femmes comme autant de joujoux éventuellement disponibles pour ces messieurs sont ainsi niées, par deux processus bien connus de celles qui subissent régulièrement le mansplaining (ou mecsplication/mexplication en français, c’est-à-dire un mec qui vient t’expliquer d’un ton condescendant que tu es complètement à côté de la plaque et qu’il sait mieux que toi ce que tu vis en tant que femme) : 1/ minimisation ; 2/ invalidation par rejet de la responsabilité sur un autre que soi.

C’est déjà énervant dans le privé lors de discussions informelles, mais force est de constater que l’explication de l’ »expert » non-opprimé est une institution, on ne sait pas fonctionner sans sa sacro-sainte opinion. Parce que dans une société donnée, l’opprimé est nécessairement minoritaire (et ce, numériquement  – le musulman par exemple–, ou symboliquement – comme la femme –, ou encore les deux à la fois) et, par conséquent, nous ne sommes pas habitués à l’entendre parler pour lui-même, et de lui-même. Ecouter la parole de l’opprimé n’est pas « normal », au sens où ce n’est pas dans les normes. De fait, cette parole est a priori soupçonnée de n’être pas réellement crédible, et il faut qu’on se réfère à la norme, à notre fameux « expert » pour avis (l' »expert » absolu, chez nous, c’est l’homme blanc, quel que soit le sujet à débattre, sauf peut-être la capacité d’absorption des serviettes hygiéniques, et encore). Si la parole de l’opprimé est validée par l’expert, elle devient audible. Si elle est invalidée, non seulement elle est renvoyée dans le néant, mais en plus, on discrédite le ressenti et l’expérience de la personne qui s’est exprimée. Et c’est très violent pour l’opprimé. Le deuxième facteur qui rend la parole de l’opprimé difficilement audible est le malaise ressenti par ceux qui sont dans le camp des oppresseurs/ privilégiés lorsqu’ils sont mis face à la réalité. Le premier réflexe du non-opprimé, c’est la minimisation. Pour lui, l’oppression n’est pas tangible ; partant, elle ne doit pas être si grave que ça, il en déduit donc que l’opprimé exagère et qu’il est un peu paranoïaque. Quand le non-opprimé est aussi oppresseur, c’est pire : reconnaître son statut de privilégié est difficile, voire impossible pour certains. Encore une fois, l’opprimé exagère, et l’oppresseur refuse de reconnaître qu’il est partie prenante d’un système qui entérine l’oppression. En conséquence, il nie l’oppression et discrédite la parole de l’opprimé.

Pour prendre mon cas personnel, la première fois que j’ai entendu/lu ce que disaient représentants des Indigènes de la République, ça m’a fait tout drôle. J’ai pensé qu’ils abusaient, que ce qu’ils disaient était un tantinet agressif (ça ne vous rappelle pas quelque chose, amies féministes, hum?), parce que, c’est un fait, de leur point de vue de minorité, en tant que blanche dans une société à majorité blanche je fais partie de la catégorie des oppresseurs/privilégiés. Et je n’ai pas été à l’aise. Mon esprit n’était pas formé à écouter la parole de personnes qui remettaient en cause la structure de mon monde, la vision que j’avais de lui, la position que j’y occupais. Alors oui, de prime abord, ça fait chier, mais je me suis aperçue 1/que ce n’était pas grave du tout et 2/ que c’était un tout petit mal pour un grand bien, comme une pilule difficile à avaler sur le coup, mais dont les effets bénéfiques vont se prolonger dans le temps. Et quand on y réfléchit deux secondes, est-on menacés dans notre intégrité par la parole de l’opprimé ? Non. Celui qui est menacé dans son intégrité, c’est lui, l’opprimé. Pas moi. Quand une personne racisée dit qu’elle se sent opprimée dans une société blanche, ce n’est pas une déclaration de guerre contre les blancs. Quand une femme dit être opprimée par un système patriarcal, ce n’est pas une déclaration de guerre contre les hommes. Souligner que l’autre possède des privilèges qu’on n’a pas, et qu’il est peut-être partie prenante ou bénéficiaire d’un système inégalitaire, ce n’est pas une agression. Il est au contraire salutaire qu’on nous mette parfois face à des phénomènes qui nous seraient restées invisibles.

Ou plutôt, non, please, don't ask.

Ou plutôt, non, please, don’t ask.

Car que sait-on d’une oppression quand on est tranquillement assis sur ses privilèges ? Pas grand-chose. En conséquence, on a le droit d’écouter et de prendre acte, mais surtout pas d’expliquer à l’autre comment il est censé vivre son oppression, et de quelle façon il doit s’y prendre pour y mettre fin. On peut prendre le parti de l’opprimé, soutenir son combat, mais il faut garder à l’esprit que quand on est blanc dans une société blanche, on n’est pas légitime pour parler de ce que vivent les personnes racisées au quotidien. Quand on est un homme dans une société patriarcale, on n’est pas légitime pour parler de ce que vivent les femmes. Quand on est hétérosexuel dans une société hétéronormée, on n’est pas légitime pour parler de la discrimination dont souffrent les gays/lesbiennes. Il faudrait être assez humble et intelligent pour comprendre à la fois que ce n’est pas parce qu’une oppression est invisible à nos yeux qu’elle n’existe pas et qu’on ne peut jamais parler à la place de l’autre. Il faudrait également être assez humble et intelligent pour cesser de donner à tort et à travers son avis sur tout, sans réfléchir, cesser de s’exprimer  du point de vue de l’ « expert », celui qui ne remet jamais sa position en question, pour la bonne raison qu’il n’a jamais eu à l’interroger. Car l’expert a l’habitude que l’ « autre », ce ne soit pas lui ; il s’imagine en toute bonne foi (et bien le pire) être un référent neutre. En effet, on souligne toujours d’où parle l’opprimé (on indique que tel auteur de tel livre est une femme, quand on n’indique jamais qu’il s’agit d’un homme, par exemple) sans jamais préciser d’où parle l’oppresseur/non-opprimé. Car l’oppresseur/non-opprimé, et toute la cohorte de ses semblables, présupposent à tort (et en général de façon inconsciente) que ce qu’il sont n’a aucun impact sur leur point de vue. Le dominant s’imagine souvent que l’expérience du dominé est limitante car justement réductible à sa condition de dominé (d’où la remise en cause, par exemple, de l’opinion d’une femme, suspecté d’être biaisée du seul fait d’être féminine, quand celle de l’homme serait davantage objective), sans se rendre compte que son propre point de vue est tout aussi limitant. Quand un homme blanc/hétéro parle,  il n’est pas neutre : il s’exprime à partir de sa position d’homme blanc/ hétéro, position qui pèse dans sa parole, car elle modèle son expérience et sa perception du monde. Alors on se demande bien, foutredieu, comment il peut s’imaginer parler en toute connaissance de cause et endosser sans douter une seule seconde le rôle de « celui qui sait » quand il s’agit de s’exprimer sur un sujet auquel, de par sa position, il est étranger.

Je rêverais qu’on n’invite que des femmes pour parler de l’oppression des femmes ; qu’on laisse des personnes racisées s’exprimer à propos de ce que signifie être noir/maghrébin/musulman aujourd’hui en France, sans expert à la mord-moi-le-noeud comme médiateur, ou qui leur oppose du racisme anti-blanc. Où on laisserait parler librement ceux qui ne peuvent jamais s’exprimer autrement qu’en étant parasités. Car écouter la parole de l’opprimé, c’est comprendre avant tout qu’on s’exprime à partir d’une position de non-opprimé ; c’est accepter en l’occurrence de taire son point de vue pour prendre acte de celui de l’autre qui, contrairement à nous, vit concrètement son oppression ; c’est accepter ce point de vue, également, comme davantage valable que le sien propre à ce sujet. Et ça se travaille.

Lafâme, c’est la beauté.

Sylphide 2J’ai lu sur un forum, hier, que Lafâme devait impérativement se raser les poils des aisselles parce que Lafâme, je cite : « représente la légèreté et la pureté, et que les poils, franchement, ça casse le mythe ».

Oui, Lafâme est légèreté, pureté et beauté. Lafâme est une créature mythique, mystérieuse, ensorcelante et incompréhensible – cette dernière particularité ne faisant que renforcer son exquisité. Ah, Lafâme, cette inconnue qu’on aime pour son étrangeté ! Etre éthéré, qui a vocation à envoûter l’Alphabruti de ses charmes fabriqués à grands réconforts de sueur et de cosmétiques mais faut pas le dire innés.  Fabriquée tout exprès non pour vivre comme n’importe quel être de chair, mais pour être admirée, elle est destinée, par la volonté divine ou la nature, à être belle et désirable. On la sublime, partout, tout le temps, pour bien faire entrer dans le mou de ceux qui en douteraient que Lafâme est l’essence de la beauté  : dans les arts, dans les textes, on donne à voir son corps magnifié.

Lafâme est belle, donc, et pour ne pas froisser l’oeil de l’Alphabruti et faire bobo à son petit coeur fragile, elle doit l’être tout le temps. Parce que l’Alphabruti ne supporterait pas qu’on lui mette sous le nez la vérité toute nue. Il ne supporterait pas de savoir que Lafâme est avant tout la femelle du spécimen homo sapiens, qu’elle a des poils, qu’elle sent parfois mauvais de la bouche, des aisselle et des fesses, qu’elle est faite tout comme lui, qu’elle pense comme lui et ne possède, en fait, pas une once de mystère comme il se l’imagine. Il ne supporterait pas de découvrir que l’éternel féminin est une construction de son cerveau qui refuse de voir les choses en face, de découvrir que Lafâme, en fait, n’a rien avoir avec les images, les peintures, les statues par le biais desquelles on l’a représentée, mais qu’elle est, incroyable, un être humain. Oh non, il ne le supporterait pas.

Alors par devoir envers l’Alphabruti et par respect du moule mythique dans lequel on l’a mentalement coulée, Lafâme doit se plier à des tas d’injonctions qui la font bien suer mais lui apportent la plus belle de toutes les récompenses : être validée par le tout puissant et sacro saint regard masculin comme digne représentante de Lafâme essentielle. Parce que oui, dans la vie de Lafâme, c’est tout ce qui doit compter. C’est pour ça que Lafâme se casse le cul à entretenir le mythe, à être conforme à ce que l’Alphabruti a envie de voir, à ne surtout pas déborder du coquillage dans lequel elle surgit gracieusement des eaux. Il y a déjà assez de mocheté dans ce monde, Lafâme doit contribuer à rendre la vie plus belle. Et si certaines – qui ne méritent pas le nom de fâme – dérogent à la règle, ce n’est pas si grave : la presse, la mode, la pub, se chargent de livrer aux regards de l’homme des Fâmes qui, elles, correspondent au mythe. De cette façon, l’Alphabruti continue à y croire – ou, parce qu’il est quand même un peu de mauvaise foi, à faire semblant d’y croire, exigeant de Lafâme qu’elle continue à incarner ce qu’elle n’est pas, rien que pour lui faire plaisir et ne pas briser son joli délire enchanté.

Quand ça sent le sapin et autres considérations végétales.

Nous voilà au début du mois de janvier et je trouve très triste de voir tous ces sapins morts à côté des poubelles. Vraiment, ça me donne le blues à chaque fois, de voir quelque chose qui a été vivant utilisé, puis abandonné. Compostez-les au moins, merde. Pour tout dire, la sacro sainte tradition du beau sapin vert et touffu, qui sent bon la résine, qu’on décore de boules qui brillent avec lesquelles le chat s’amuse comme un fou, je la trouve assez désespérante. Il faudrait peut-être apprendre aux gosses que quand on coupe un arbre, c’est par nécessité : construire une maison, fabriquer un meuble qui va durer, par exemple. Mettre dans son salon un arbre mort qui va lentement s’assécher, j’ai du mal. Non, je ne pense pas que les arbres « souffrent » comme peuvent souffrir les êtres qui possèdent un système nerveux, non je ne suis pas en train de me taper un délire druidique ou wicca, mais plus ça va, et plus l’idée de détruire du vivant pour RIEN, juste parce que ça brille, me dérange. Si on replante un arbre, c’est la même chose, si on ne le replante pas, c’est pire. Il ne s’agit pas d’un problème écologique, car la culture du sapin est agricole, et non forestière (=on ne détruit pas les forêts pour décorer les maisons), mais du malaise que je ressens à l’idée de couper, juste pour 15 jours de plaisir, un arbre qui auras mis, suivant l’espère, entre 9 et 14 ans pour pousser. Je trouve ça déprimant. Les plantations de sapins ont leur avantage (elles nourrissent le sol, empêchent l’érosion), mais sincèrement, planter et ne pas couper, ça ne viendrait à l’idée de personne ? Juste admirer et respecter le vivant pour ce qu’il est ? Qu’est-ce qui ne tourne pas rond dans nos civilisations, franchement ? Je ne sais pas, moi, faites une collecte de bouteilles de bière vides comme sur la photo et portez-les au recyclage après Noël. Décorez votre ficus (le ficus est en plus une plante d’intérieur dépolluante). La société du « prêt à consommer – prêt à jeter », c’est lassant à la fin.

De la même façon, avant, j’aimais les fleurs coupées, j’aimais avoir un joli vase de lys ou d’oeillets dans la maison. Mais voir un truc se flétrir lentement sous mes yeux, je n’aime plus. Autant avoir une plante en pot et en prendre soin pendant longtemps. Surtout quand on sait que les fleurs coupées proviennent, dans l’ordre, du Pays-Bas (où elles sont cultivées sous des serres très énergivores), de Colombie et du Kenya, ce dernier pays produisant 70% des roses en vente sur le marché européen. La polémique autour des roses kenyanes a fait grand bruit en 2011, mais rafraîchir les mémoires n’est jamais inutile : ces fleurs sont cultivées sur les rives du lac Naivasha, et demandent tant d’eau que le lac s’assèche. Par ailleurs, la faune, la flore et les populations locales profitent bien comme il faut de la pollution due aux engrais et pesticides. Les roses transitent par la bourse aux fleurs d’Amsterdam où on leur appose l’étiquette « origine Pays-Bas », et sont redistribuées dans le reste du monde. Vous saurez donc que quand vous offrez une rose pour faire plaisir ou comme preuve d’amour (LOL), vous participez sans doute activement à l’assèchement du Naivasha et à la pollution d’une région. Certains me diront que ça crée des emplois. Certes. Mais va arriver un moment où on aura bon dos avec nos empois, quand on devra tous boire de l’eau polluée, manger des légumes contaminés et respirer de l’air toxique. Le pire, c’est que ce jour arrivera sans doute, mais chacun étant dans l’optique du « après-moi le déluge », on préfère vivre en sursis, quitte à mettre nos descendants dans la mouise jusqu’au cou.

Non, on ne tourne vraiment pas rond.

La drague

Un bar, une tablée de mecs.

Une jolie fille entre. Tout de suite, l’inévitable connivence masculine. Les regards qu’ils se jettent les uns aux autres avec un sourire entendu, les coups de coude, les hochements de tête approbateurs. C’est au chasseur qui capturera la proie le premier. Cette proie, on ne sait pas grand chose d’elle, sinon qu’elle est assez bonne dans son jean moulant. Ça aurait pu être une autre, ou sa cousine. Elle répond à peu près aux critères esthétiques et aux critères de baisabilité auxquels demande à une femme digne de ce nom de répondre. Alors, l’un se lance. Il se glisse à côté d’elle, au bar, et fait une blague. Les blagues, ça marche toujours bien pour un premier contact, ça détend l’atmosphère. La fille rit franchement. Ou alors elle rit avec moins de conviction, mais elle a été conditionnée à être polie et à rire aux blagues des garçons, alors bon. Elle rit, c’est bon signe, elle ne le jette pas direct. Il prend place sur le tabouret à côté du sien. Il lui demande pourquoi elle est toute seule dans ce bar, c’est peu commun, une fille qui sort seule. Elle dit qu’en fait elle attend une copine. Deux pour le prix d’une, l’autre sera peut-être aussi canon, avec un peu de chance, peut-être même davantage, d’ailleurs. Il dit que lui, il est avec des copains, mais bon, tu sais, ils sont un peu lourds. Les mecs entre eux, tu vois. Elle dit qu’elle voit, en riant un peu. Lesdits copains discutent un peu en observant la scène du bar. Est-ce qu’il va réussir à obtenir son numéro? Il lui demande son prénom et lui donne le sien. Il n’est pas lui-même : il en rajoute, il joue un jeu, il a revêtu un uniforme à mi-chemin entre celui du mec cool et superman. Il parle plus fort, il prend l’air sur de lui, il ment un peu sur ses responsabilités au boulot. Et New York, tu connais ? Lui, il y est allé deux fois, c’est dément. Il adore. Il ne dit pas ce qu’il a envie de dire mais ce qu’il croit qu’il faut dire. Il se comporte de la façon dont il croit qu’il faut se comporter pour draguer une fille. C’est comme s’il y avait deux boutons : un bouton mode « normal », qui dicte celui qu’il est dans la vie de tous les jours, quand il est juste un être humain ; un bouton mode « drague », qui fait de lui un être nécessairement sexué, un mâle, celui qui pêche des filles. Car on ne pêche rien en étant juste soi-même, en étant un être humain. Pour pêcher, il faut instaurer ce qu’on appelle un rapport de séduction, afficher d’emblée la sexualisation du face-à-face. Faire un peu le coq. Pourquoi? Il ne se l’est jamais demandé. Il fait comme on lui a appris, comme ses aînés lui ont appris, comme la société lui a appris. Et puis, les filles aiment ça, tout le monde le sait.

Un autre bar, une tablée de nanas.

Il est plaisant, ce type accoudé à l’autre bout du bar. Elle lui jette quelques oeillades lorsqu’il finit par regarder dans sa direction. Elle lui fait un petit sourire et détourne les yeux. Quand elle le regarde de nouveau, ses yeux à lui n’ont pas bougé, il la fixe toujours. Elle passe la main dans ses cheveux et fait semblant de parler à ses copines. Au bout de quelques minutes de ce jeu là, elle se lève pour aller aux toilettes. Elle en profite pour vérifier son maquillage dans le miroir, et se retourne pour être sure que son cul est encore là et que sa culotte ne fait pas de marque. Elle se remet un peu de gloss. Au retour, elle passe à côté du bar, il la voit et lui sourit. Elle s’arrête à sa hauteur, il lui demande s’il peut lui offrir un verre. Elle accepte. Elle s’asseoit sur un tabouret, croise les jambes et tire sur le bas de sa robe. Ce n’est pas confortable, et puis la position l’oblige à rentrer le ventre. Quelle idée d’avoir mis cette tenue, elle lui moule les bourrelets quand elle se penche. Mais bon, elle met en valeur ses jambes. En buvant son mojito à la paille, elle le regarde profondément dans les yeux. Elle tortille une boucle de cheveux. Elle se déplace subtilement sur le tabouret et ne bouge plus. Le pied chaussé de talons hauts pointant vers l’extérieur, son bon profil sous le nez du type, elle se demande s’il vaudra mieux, le cas échéant, aller chez lui ou chez elle. Elle est partie en laissant tout en bordel, mais chez elle, elle a du démaquillant (les yeux de panda le matin, c’est limite). S’ils vont chez lui, elles espère qu’il n’habite pas trop loin, à cause des ses talons : pour marcher, quelle galère. Elle se félicite de s’être épilé le maillot la semaine dernière. Elle gigote encore un peu sur le tabouret qui lui fait mal aux fesses, se mordille les lèvres et glousse un peu. Elle joue un jeu, elle en rajoute. Elle a endossé son uniforme de séductrice des grands chemins, ça brille mais ça l’enserre un peu trop. Mais c’est comme ça qu’on pêche les garçons : tant pis si on est entravée et qu’on a l’estomac comprimé, il faut être belle, s’offrir aux regards, gueule de sainte-nitouche et corps de bombe sexuelle. On ne pêche rien en étant juste soi-même, en étant un être humain. Pour pêcher, il faut instaurer ce qu’on appelle un rapport de séduction, afficher d’emblée la sexualisation du face-à-face. Pourquoi? Elle ne se l’est jamais demandé. Elle fait comme on lui a appris, comme ses aînées lui ont appris, comme la société lui a appris. Et puis les mecs aiment ça, tout le monde le sait.

Un idée pour l’initier au féminisme.

Dans mon article précédent, je criais ma rage et mon désespoir face aux yeux désespérément clos (ou vraiment pas bien ouverts) de mon cher et tendre face aux inégalités sexuelles et à la nécessité de lutter contre elles. Fatiguée, j’avais juré de baisser les bras, de me PACSer avec mon chat ou ma meilleure copine.

Puis l’énergie militante a repris le dessus. C’est ça aussi,  le féminisme. On se couche lessivée et jurant que plus jamais on ne nous y reprendra, puis on se lève convaincue qu’on ne peut pas lâcher le morceau, que notre lutte est vitale. Et on se relance corps et âme dans la bataille.

TRISTANE BANON

J’ai fait le point : cet homme, je l’aime. Je l’ai choisi pour son faux air de George Clooney ses qualités humaines et morales. Il est très loin d’être con et très loin d’être un gros machiste de base (pléonasme). En bref, il vaut la peine que je l’initie à ce qui pour moi est aussi vital et nécessaire que l’air qu’on respire : le féminisme. Pour qu’il sache de quoi je parle et d’où je parle (et d’où lui parle aussi). Parce que le féminisme fait désormais partie de ce que je suis, parce que ça n’est ni une opinion, ni une option. Parce qu’on fait mutuellement des efforts pour communiquer et se comprendre, et s’il ne comprend pas cela, c’est toute une partie de moi qui lui échappe.

Compte tenu de plusieurs facteurs, il me fallait un « programme » sur mesure :

– Son ignorance dans le domaine est quasi totale, car 1/en tant qu’homme, il n’a évidemment jamais expérimenté le sexisme dont les femmes sont victimes, et 2/ en grand Bisounours un peu naïf, il a une propension (parfois désespérante) à voir le monde plus beau qu’il ne l’est. Il est en quelque sorte « victime » de sa plus grande qualité : pour lui, les femmes sont des êtres humains comme les autres, tellement comme les autres qu’il est impossible qu’elles souffrent de discriminations sexo-spécifiques. Si discriminations il y a, elles sont le fait d’abrutis ; il ne se doute pas une seconde que le sexisme est à ce point partie intégrante de notre système socio-culturel, de pensée et de représentations. Par conséquent, il n’a jamais, bien logiquement, remis en cause croyances, mythes et clichés.  Il est donc très souvent à côté de la plaque et a recours aux arguments-types des personnes évoluant dans des sphères bien lointaines et/ou des hommes sur la défensive (« oui mais parfois c’est la faute des femmes aussi … », « Tous les hommes ne sont pas comme ça, blablabla »). Autre point épineux : se désolidariser de son sexe n’a pas l’air d’être une option pour lui. La solidarité masculine, c’est sacré (sauf la solidarité avec les abrutis, qui eux, c’est bien connu, ne sont pas des hommes forgés par un système donné, mais juste des abrutis tombés de la lune qui ont eu l’idée tous en même temps, on ne sait pourquoi, d’être sexistes envers les femmes). Bilan : On est d’accord, il y a du pain sur la planche en ce qui concerne la partie théorique.

– Pour une raison que j’ignore (sentiment d’être mis en cause en tant qu’homme par la femme qu’il aime ?), et alors que je ne pense pas manquer de pédagogie, il a tendance à interpréter de travers tout ce que je dis et à se sentir agressé personnellement, alors que quand quelqu’un d’autre lui explique, ça passe tout de suite mieux : « Mais POURQUOI quand je te parle de ça tu te braques alors que quand c’est Sophia tu es d’accord? » « Non mais toi tu dis que tous les mecs sont machos » ; « Mais n’importe quoi, pas du tout ! » (Chatte outrée). Il a aussi besoin, en général, de pas mal d’avis différents pour se faire une opinion. Bilan : Si je m’attèle seule à la tâche, c’est soit l’échec assuré, soit des discussions à n’en plus finir sur le sujet pendant quelques années (et bon, parfois j’aime bien parler d’autre chose).

Il me fallait donc trouver une solution pour lui faire acquérir les bases de la théorie féministe et qu’il touche du doigt les problématiques associées, sans m’y casser les dents, avoir l’impression de pisser dans un violon ou m’user prématurément. C’est là que j’ai eu une brillante idée, pour laquelle j’ai fait appel à vous. Oui, VOUS, dont je lis les blogs/ sites régulièrement, qui figurez dans ma blogroll (qui n’est pas vraiment à jour) ou mon gestionnaire de flux. Vous dont les écrits m’inspirent, m’instruisent, me donnent un coup de fouet lorsque j’y retrouve mes propres pensés et convictions, me font progresser, éclater de rire, réfléchir un peu plus loin, avec qui je ne suis pas toujours d’accord. C’est à vous, ce petit (ou grand) bout de  toile féministe/pro-féministe, militante, réfléchie, intelligente, décalée, que je dois mon idée : rassembler quelques uns de vos articles et réflexions. C’est ainsi qu’a vu le jour un petit livret de 24 textes spécialement sélectionnés pour mon cher et tendre, qui abordent des questions essentielles : qu’est-ce que le féminisme ; qu’est-ce que le sexisme ; quelle est la place de hommes dans le féminisme ; les femmes qui font le jeu du patriarcat ; la solidarité phallocrate ; le privilège masculin ; l’éducation genrée ; l’humour sexiste ; la drague ; la galanterie et le sexisme bienveillant ; le plafond de verre ; les injonctions sexuelles ; les violences sexuelles etc..

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Ça va peut être sembler idiot, mais je voudrais réellement remercier mon impresario celles et ceux qui ont rendu ça possible (attention séquence name dropping, sans ordre particulier) : Valérie (Crêpe Georgette), l’Elfe (Les Questions composent), Myroie (Egalitariste), l’équipe du mauvais genre, la revue Contretemps, Chrysa (Le féminisme est bon pour l’esprit), Olympe (Olympe et le plafond de verre), les contributeurs de Ça fait genre !Marine (Une chambre à moi), Romain et Florian (L’Art et la Manière). Puis Christine Delphy, et d’autres, dont les pensés ne figurent pas dans le livret mais qui m’avez inspirée et enrichie.  Qu’on ait déjà eu l’occasion de discuter, ou pas, via les commentaires, merci de tout coeur, merci d’écrire, de vous engager, et de permettre de forger de nouvelles consciences.

Les féministes/pro-féministes ont besoin les uns des autres.

Réveillon de Noël et ennemis principaux.

Cette année, je dois dire que le réveillon commençait bien mal. En disant bonjour aux fils de la belle-mère de mon compagnon, j’ai senti instantanément qu’ils faisaient partie de ces hommes qui ont un problème avec les femmes. Je ne saurais dire pourquoi, leur façon de me faire la bise, effacée et étrange, qui m’a inspirée une défiance immédiate.

Ce ne sont pourtant pas eux qui ont attaqué en premier. A peine à table, la belle-mère de mon compagnon m’a prise à partie : « Maintenant on n’a plus le droit de d’utiliser le mot mademoiselle, tout de même, c’est ridicule ».  La seule enfant de l’assemblée, en réponse à sa mère placée à l’autre bout de la table qui s’enquérait de la teneur de notre conversation, lui a répondu : « Elles parlent du fait que mademoiselle a été éliminé de la langue française ». « Eliminé de la langue française », voyez-vous ça. C’est ça qu’on apprend aux enfants? J’ai clamé qu’il ne s’agissait pas de n’avoir plus le droit d’appeler une jeune fille mademoiselle dans la rue, mais que l’administration n’avait pas à définir les femmes par leur statut marital. Un débat des plus usants s’en est suivi.

« Non mais quand même avant c’était mieux, on utilisait mademoiselle pour les femmes non mariées et madame pour les femmes mariées. Pourquoi avoir éliminé mademoiselle? »

(Ô rage. Pour cette raison même?)

« Parce que les femmes n’ont pas à être définies par leur statut marital. On ne demande pas aux hommes s’ils sont mariés. »

« On dit bien jeune homme ! »

(Ô désespoir)

« Ah bon, il existe une case jeune homme? »

« On a toujours fait comme ça, je ne vois pas pourquoi on a changé, c’est ridicule. »

(Ah, le fameux argument du « on a toujours fait comme ça ». L’humanité, cette grande communauté d’êtres aux lois sociales figées dans le marbre.)

« On va devoir appeler M. (la petite fille) madame alors qu’elle a 11 ans, tu ne trouves pas ça ridicule? »

(Achevez-moi…)

« Ce n’est pas ça. On ne DOIT pas nécessairement  l’appeler madame : la case mademoiselle n’apparaitra simplement plus sur les papiers administratifs et assimilés ».

« Mais pourquoi tu ramènes tout aux papiers administratifs? »

(AAAGGGGGGHH) « MAIS PARCE QUE C’EST UNE QUESTION ADMINISTRATIVE BORDEL  !!! »

Elle a cédé avant moi, sans avoir compris ce que je lui disais. « Bon, tu sais quoi, tu as raison ! ».

Ce premier round m’avait bien échauffée. Sur ce, voilà l’un des fils, placé à droite de mon cher et tendre, qui lui dit : « Non mais on s’en fout de ça ». Respire ma fille, respire …

Le reste du repas s’est passé sans autre anicroche, jusqu’au moment du dessert. Au passage, sachez que j’ai eu droit à un succulent menu de fêtes composé exprès pour moi, la végé de service, d’une soupe et des légumes vapeur non assaisonnés. Comme menu de réveillon, ça envoie du bois – on a beau ne pas vouloir toucher aux huitres, au saumon, au foie gras et à la poularde dont s’empiffrent les autres, ça fout quand même bien les boules. Et encore, j’aurais pu n’avoir droit qu’à une salade verte, j’ai eu de la chance. Inutile de préciser que je mange mieux chez moi en temps normal, même quand je n’ai pas le temps de faire la cuisine. Bref, je découpais la bûche faite de mes blanches mains, quand le fils sus-cité, qui parlait d’un voyage en Thaïlande, dit à mon compagnon, au-dessus de ma tête : « Ce qui est bien avec les Thaïlandaises, c’est qu’elles sont à ton service. » Là, j’ai vu rouge et j’ai répliqué de façon tranchante. J’ai été la seule. Trois femmes dans la pièce et aucune des deux autres n’a bougé. Un type tient des propos humiliants pour toutes les femmes et les principales concernées ne réagissent pas. Un type parle sans vergogne à un autre homme, comme si on n’était pas là,  de sa satisfaction à être traité comme un roitelet par des prostituées du tiers-monde pour la seule raison qu’il peut les payer, et elles se taisent. Ce type sous-entend par la même occasion que nous, les Françaises, on est bien chiantes de ne pas être prosternées devant le mâle qu’il est ; il sous-entend évidemment que la place des femmes en général est au service des hommes, et pas une protestation. J’ai eu la démonstration encore une fois que la solidarité féminine, hors des milieux militants, n’existe pas. Les femmes acceptent qu’on humilie d’autres femmes devant elles tant qu’elles pensent que ça ne les concerne pas. Les femmes acceptent les délires égotistes et sexistes des hommes sans broncher et sans défendre leurs consoeurs. Cela nous est d’autant plus préjudiciable que face à nous, il y a cette putain de solidarité masculine, qui elle, existe et s’exprime dans toutes les occasions et nous maintient depuis des lustres dans une position sociale inférieure.

J’avais la rage au ventre quand nous avons commencé à manger la bûche (végétalienne et librement inspirée – car réalisée avec les ingrédients que j’avais sous la main – de la recette du blog d’Antigone XXI). Soudain, notre amateur de femmes soumises a dit, bien fort et à mon compagnon :  » Ben moi j’aime pas, tu vois, je dis ce que je pense. On est pas habitué à ce genre de goût, c’est neutre, on sent pas le chocolat ». Mon compagnon lui a tranquillement répondu que lui trouvait ça bon. J’ai été estomaquée quand l’autre a rajouté : « Enfin bon, si y’avait que ça à manger, on le mangerait, hein, on ferait pas les difficiles ». J’étais face à eux, il ne m’a pas regardée UNE SEULE fois en critiquant mon dessert. Personne n’a relevé, pas même mon compagnon (qui m’a dit ensuite n’avoir pas entendu cette partie là). Si je n’avais pas été assise à côté de la mère de ce sale type, je lui aurais balancé mon assiette au visage. Etre grossier envers une personne est déjà inacceptable à mon goût, mais qu’on ne daigne même pas la regarde (sous couvert de « dire ce qu’on pense »), c’est le pompon. Ce type m’a royalement ignorée durant toute la soirée, ne m’adressant pas une seule fois la parole. Je passe sur les joyeusetés sorties de la bouche de son frère : « Mon amie habite à Lille, juste pour tirer son coup ça fait loin » ou encore « Si tu veux qu’elle suce faut lui offrir quelque chose ».

Je suis rentrée décomposée, les tripes en révolution. Je me sentais humiliée à la fois en tant que représentante du sexe féminin et en tant qu’individu.

« P*****, le coup des Thaïlandaise, je n’y crois pas ! Le con, mais le con ! »

Et là, mon cher et tendre a fini de m’achever avec un de ses « arguments » dont il a le secret :

 » Ce n’était pas intelligent, mais il n’était pas sensé savoir que tu étais féministe. »

Ah ben oui.

Ça explique TOUT.